L’univocité de l’être n’est donc pas fondée sur le vide de sa notion, mais au contraire sur l’identité de cette notion avec celle de complétude, d’achèvement ou de perfection. Et puisqu’on ne peut dire de rien qu’il n’est pas, l’existence de chaque chose, au lieu d’être une propriété distincte de cette chose, consiste dans la totalité de ses propriétés.
Sans doute il y a une différence entre la chose et son idée. Mais l’idée possède elle-même, en tant qu’idée, une existence complète qui lui est propre. Et la différence entre l’idée de la chose et la chose — qui ne doit pas exclure leur accord — vient de ce que l’idée contient les seuls caractères que l’on connaît et même, d’une manière plus limitée, les seuls caractères que l’on peut restituer par une opération de la pensée, tandis que la chose joint à ces caractères conceptuels d’abord les caractères sensibles, ensuite tous les caractères que l’on ne connaît pas encore mais qu’une analyse exhaustive permettrait de découvrir.
Si on allègue que chaque objet diffère alors profondément et même, pourrait-on dire, totalement de tous les autres, on répondra qu’il en serait ainsi si les objets particuliers pouvaient être posés isolément et indépendamment les uns des autres, mais que ce qui rend un objet complet et achevé, c’est bien, si l’on veut, la totalité des caractères intrinsèques qui le forment, mais c’est plus encore la totalité des relations qui l’unissent à tous les autres objets particuliers, lui assignent une place dans le monde, fixent son originalité et forment les soutiens de son essence. Est-il possible d’ailleurs de concevoir une différence entre les caractères intérieurs par lesquels un objet se définit et la multiplicité infinie des influences parties de tous les points de l’univers et qui viennent se rejoindre en lui pour constituer sa nature ? Peut-on concevoir autrement que chaque objet soit une image du tout ? Peut-on concevoir autrement la possibilité de son existence ? Celle-ci s’évanouirait nécessairement si elle différait de la manière même dont il est suspendu dans le grand univers. C’est parce que l’être n’appartient qu’au tout que l’être de toutes les choses particulières consiste dans leur inscription à l’intérieur du même tout.
Nous venons de rencontrer le véritable fondement de l’univocité. Si l’existence était une notion abstraite, elle pourrait être appliquée à une multiplicité de termes différents grâce à une répétition. Mais comment l’être pourrait-il se multiplier ? Le multiple trouve place en lui et participe à sa nature, non pas comme à celle d’un ensemble qu’il dénombre, mais comme à celle d’un visage unique dont il exprime les divers aspects. Chacun de ces aspects n’a de réalité que dans le visage dont on l’a détaché ; il est solidaire de tous les autres. On devrait lui refuser l’être si on pouvait le considérer comme indépendant de ceux-ci : pris avec eux, il a autant de réalité que le visage même dont il manifeste l’indivisible présence dans une perspective particulière. L’être se répand du tout sur les parties, il ne peut leur communiquer que l’être qu’il possède lui-même ; il le leur communique solidairement. Que chacune ne puisse être pensée sans toutes les autres, c’est la preuve que, malgré son originalité qualitative, l’être dont elle dispose ne se distingue pas de l’être de celles-ci, c’est-à-dire de l’être même du tout à l’intérieur duquel il faut nécessairement les poser toutes.
En faisant de l’être le caractère commun de tous les objets particuliers, on croit lui laisser son unité, mais c’est une unité purement abstraite, et l’on est obligé de soutenir que l’être concret, c’est-à-dire le seul qui ait le droit au nom d’être, doit être cherché dans les objets ; de là le sens du vieil axiome : il n’y a d’être que du particulier ; l’être s’éparpille alors dans le multiple. Nous avons suivi une méthode opposée : nous avons refusé d’abord de donner le nom d’être à autre chose qu’au concret, c’est-à-dire à l’objet considéré avec la totalité de ses caractères, et nous n’avons pas fait de l’être même un caractère séparé ; par suite l’être, au lieu de se renouveler et de se modifier avec les objets particuliers, était dans chacun d’eux sa plénitude même. Or cette plénitude ne peut appartenir qu’à un terme qui se suffit ; en droit elle n’appartient donc qu’à l’univers, mais elle appartient aussi à toutes ses parties, puisque ce qui fait l’originalité de chacune d’elles, c’est la manière dont elle tient à toutes les autres. C’est pour cela que l’univers est plein en chaque point. En acceptant d’identifier l’être avec la concrétité qualifiée de chaque objet, on fonde par conséquent son univocité, puisque les objets particuliers ne deviennent concrets que par la place qu’ils occupent et le rôle qu’ils jouent dans un même et vaste tout qui se suffit entièrement à lui-même.
Il est donc bien vrai de dire que l’être est toujours le même, bien que ses formes soient toujours différentes. C’est seulement si l’être était une idée abstraite qu’il y aurait plus d’être en deux êtres qu’en un seul. Mais le principe des indiscernables exprime l’unité de l’être au lieu de la ruiner. En effet, l’univers est un individu. Aucune de ses parties ne peut en être séparée : car où se réfugierait-elle ? Elle imite donc à sa manière et sans y parvenir la suffisance du tout dans lequel elle subsiste. Si ce tout cessait de lui être présent et de la soutenir, s’il cessait de lui donner, sans le diviser, l’être qu’il possède, elle serait anéantie. Aussi sa richesse concrète ne diffère-t-elle pas de son être même. Le contenu de chaque être est un regard sur la totalité de l’être.
Et c’est pour cela que cette adhérence à l’être par laquelle notre conscience, au moment où elle se constitue, fonde notre vie personnelle et notre bonheur, au lieu de s’enrichir par les incursions que l’histoire nous permet de faire à travers la durée et le mouvement à travers l’espace, risque plutôt de s’y relâcher et de s’y perdre : c’est le signe que, si l’on ne trouve point l’être en un point, on ne le trouvera point en mille, que sa forme en apparence la plus humble et la plus étroite le contient déjà tout entier, que celui qui court le monde pour le chercher ne fait que le fuir, puisqu’il est tout près de nous et qu’il suffit d’ouvrir la main pour le posséder.
C’est parce que l’être n’est pas une idée abstraite qu’il ne peut pas être distingué de la chose même dont il est l’idée. C’est qu’aucune idée, sauf la sienne, n’épuise le contenu de son objet. L’idée de l’homme ne se confond avec aucun homme réel, ni l’idée de blanc avec aucune chose blanche, car il faudrait ajouter à l’une et à l’autre une infinité de caractères pour rejoindre le concret. Mais c’est ce concret même où l’analyse puise sans cesse qui constitue la véritable idée de l’être. Que l’on ne se plaigne pas de sa pauvreté, puisque c’est elle qui fournit indéfiniment une matière nouvelle à toutes les opérations de la connaissance ; elle accompagne toutes ces opérations et, sans l’être à l’intérieur duquel elles se développent, aucune d’elles ne pourrait posséder ni le mouvement qui l’anime, ni l’objet auquel elle s’applique. Il n’y a pas d’idée de l’être séparée de l’être même et susceptible d’être groupée avec d’autres idées différentes dans une forme complexe qui les contiendrait et les dépasserait toutes. Ou plutôt c’est cette forme complexe à laquelle il faut donner le nom d’être et non à un de ses éléments : mais elle est une avant d’avoir été divisée, et même elle demeure une au cours des divisions qu’on lui fait subir, car toutes les autres idées sont abstraites, c’est-à-dire ne peuvent pas se détacher de l’idée de l’être et tiennent d’elle l’être même qui permet de les penser.
Il y a donc une différence entre les qualités, mais non pas dans l’être de ces qualités. Leur hétérogénéité ne les empêche pas d’être de la même manière, dans le même sens, et avec la même force. Car leur être consiste dans leur inscription commune à l’intérieur du même tout dont elles expriment un aspect particulier inséparable de tous les autres. L’être ne se divise pas parce qu’il est le tout donné avec chaque partie, présent avec elle et en elle, loin qu’on puisse le regarder comme une réunion de parties dont chacune posséderait antérieurement à lui une existence indépendante.