Aller au contenu

En résumé, le contraste entre le souvenir et la perception ne doit pas nous conduire à penser qu’il y a des choses dans l’univers qui se séparent de l’être et d’autres qui viennent y prendre place. Ce serait paradoxalement faire du temps, qui est la forme de toute relation, un absolu et non un relatif ; ce serait faire dépendre l’être du temps, au lieu de faire dépendre le temps de l’être. L’ordre selon lequel les choses se présentent à nous ne peut être considéré comme un caractère immanent à l’être même. Car nous nous mouvons dans l’être ; et si le principe de relativité trouve une application entre les choses particulières, il ne vaut pas entre la partie et le tout, entre le temps et l’éternité ; rien ne peut nous autoriser à penser que l’être tout entier se meut par rapport à nous et que la position que nous occupons marque la limite entre ce qu’il a cessé d’être et ce qu’il va devenir.

Ce n’est pas une raison pour se représenter les choses, telles qu’elles sont en elles-mêmes ou, ce qui revient au même, telles qu’elles sont dans l’intellect divin, comme susceptibles d’être figurées par une perception simultanée et infinie qui s’échelonnerait dans le temps aux yeux de tous les êtres finis, car la perception recèle un élément de passivité : elle n’a de sens qu’à l’égard d’un corps ; il est de son essence d’être partielle et momentanée. Elle semble plus près de l’être que toutes les autres représentations parce qu’elle permet à l’être fini un contact direct avec le tout dans l’instantané ; mais ce contact n’est possible qu’à condition de faire entrer le tout dans une perspective subjective, de telle sorte qu’une perception qui serait totale et cesserait d’exprimer une relation privilégiée de l’univers avec nous deviendrait une contradiction.

Ne pourrait-on pas du moins emprunter à la mémoire une notion plus profonde et plus adéquate de l’être pur ? Car la mémoire donne à tout le passé une sorte de perpétuité et même de simultanéité dans laquelle chacun puise les images dont il a besoin dans un ordre toujours réversible. De plus, malgré ses imperfections et ses erreurs, elle nous présente notre vie dans un tableau spirituel où les événements apparaissent avec une sorte de lumière qu’ils n’avaient pas au moment où ils s’accomplissaient : ils semblaient obscurcis alors par les préoccupations de l’intérêt et les fumées de la passion. Cependant, bien que la mémoire semble affranchir la connaissance de toute liaison actuelle avec les sens, la réalité des choses en elles-mêmes serait aussi mal figurée par une mémoire universelle que par une perception universelle. Car le souvenir n’a de sens que par son opposition avec la perception : il n’y a que ce que nous avons perçu qui entre dans notre mémoire. Bien plus, pris en lui-même, le souvenir est une donnée comme la perception : nous devons le prendre tel qu’il est, car nous ne pouvons pas faire que le passé n’ait pas été ; en un sens, nous en sommes esclaves, et s’il est, comme la perception, suspendu à un acte sans lequel il ne pourrait pas devenir conscient, c’est seulement afin de nous permettre de le recréer dans une image, mais non pas de nous identifier pleinement à lui dans cet acte même.

Si nous voulions par conséquent essayer de saisir la nature intime de l’être, au lieu de tourner les yeux vers le double spectacle par lequel il se révèle à toute conscience engagée dans le temps, il faudrait le surprendre en quelque sorte dans son avènement même, c’est-à-dire se placer au point où nous constituons notre être propre en participant à son essence par une opération. C’est dire que le passage du présent à l’avenir, tel qu’il est réalisé par notre volonté, peut contribuer à nous la suggérer, mais à la suggérer seulement. Car il faudrait éliminer de la volonté la notion de développement qui la caractérise, la dualité de la puissance et de la donnée et la conversion de l’une dans l’autre, afin d’atteindre, derrière les maladresses de l’action, la pureté de l’acte qu’elle imite et qui la rend possible. Il faudrait substituer à la gaucherie d’un effort toujours borné la parfaite facilité d’une grâce toujours présente. C’est la raison pour laquelle l’activité intellectuelle nous donne de l’être une notion plus adéquate que l’activité volontaire : elle consiste bien, elle aussi, dans une détermination de l’avenir, puisqu’elle est un passage de l’ignorance à la connaissance ; seulement, si on la considère non point dans la période où elle recherche la vérité, mais dans la période où elle la possède, elle se dégage des limites du corps et du temps et réalise l’identité plénière de la pensée et de son objet. Il subsiste pourtant entre les deux termes une distinction de raison qu’il faudrait effacer encore avant de rencontrer l’être pur.

Au point où nous sommes parvenus, il est aisé de montrer pourquoi l’être reçoit une application rigoureusement universelle. C’est qu’en effet tout ce qui est a été futur avant de devenir pour nous présent et passé : dans le passage du présent au futur, nous saisissons le principe qui le fait être ; nous en devenons participants dans les opérations de la volonté et de la connaissance. Nous cessons d’être une pure donnée enfermée dans ses limites propres au moment où nous les dépassons pour enrichir notre nature. Mais ce principe, qui fait que les choses sont, ne peut jamais être séparé des choses elles-mêmes, sans quoi elles cesseraient d’être. Et c’est pour nous seulement qu’après avoir été des actes auxquels nous collaborions, elles deviennent soit dans la perception, soit dans la mémoire, un spectacle que nous ne pouvons plus que contempler. Ce spectacle n’est pas une vaine apparence, parce que derrière lui ne cesse de subsister, pour le soutenir et le produire sans trêve, l’acte éternel auquel nous nous sommes unis pendant un moment. Il n’y a point pour lui de données ; mais c’est encore à lui qu’il faut s’unir dans une opération dérivée et secondaire pour rendre présentes dans la conscience ces données qui flotteraient sans lui dans l’indétermination absolue ; elles seraient semblables à cette matière pure qui a toujours préoccupé les philosophes et qui n’est qu’une simple limite, la limite vers laquelle s’abaisserait l’univers à l’égard d’un être fini qui, réalisant l’idée absolue du fini (mais cessant par là même de mériter le nom d’être) se verrait refuser toute activité de participation.

Supprimer le surlignage