Le problème de l’avenir n’est point entièrement résolu par les observations précédentes ; car, bien que le présent d’aujourd’hui soit l’avenir d’hier, nous ne pouvons nous contenter de le saisir dans cette sorte d’image renversée que la mémoire nous donne. Et de fait, l’originalité de l’avenir provient précisément de ce qu’il reste indéterminé devant nous, incapable par suite de fournir une image de lui-même jusqu’au moment où il est converti en passé. Nous n’essaierons pas non plus de le confondre, pour lui donner l’existence, avec un acte de volonté, un désir ou une puissance qui le contiendraient en germe avant qu’il se réalise. Outre qu’il y a souvent disparité entre notre état présent et celui qui en procède et qui dépend encore de circonstances extérieures souvent imprévisibles, il est clair que la question n’est pas de savoir si le germe que l’on a sous les yeux doit être inscrit dans l’être avec ses virtualités actuelles, mais de savoir quel est le genre d’existence qu’il faut attribuer à l’avenir, en tant qu’avenir, avant qu’il se soit manifesté. Or, ici, il ne sert à rien de dire qu’une connaissance plus parfaite que la nôtre le percevrait comme déjà présent après avoir fait le tour de toutes les causes dont il dépend. Car c’est le caractère éminent de la connaissance de suivre l’être au lieu de le précéder. Nos prévisions ne sont des images anticipées que parce qu’elles ont commencé par être des images consécutives. Et ainsi la connaissance que nous prendrions par avance de l’avenir lui ôterait son trait essentiel d’être encore à naître. Peut-on éviter par conséquent que la réalisation de l’avenir apparaisse comme un enrichissement de l’être ?
Mais si, revenant sur un principe établi antérieurement, on consent à considérer le temps comme intérieur à l’être et non pas l’être comme intérieur au temps, on verra comment le temps doit permettre à notre être fini un accroissement indéfini sans supposer pour cela le moindre accroissement de l’être pur.
Cependant, il ne faut imaginer dans aucun cas que celui-ci contienne en lui intemporellement tous les événements qui n’ont pas encore eu lieu et toutes les actions que nous pourrons jamais produire. Il y a un préjugé dans lequel tombent facilement les partisans trop zélés de l’omniprésence, qui consiste à supposer faussement que les choses sont en Dieu comme elles sont en nous, à imaginer le devenir comme le déroulement d’un spectacle où, primitivement, tout est donné à la fois et, par conséquent, à s’interdire en même temps de regarder les choses sensibles comme un spectacle qui dépend de notre nature et les actions humaines comme des initiatives qui dépendent de notre volonté. La nature divine surpasse infiniment en richesse le spectacle qui nous est actuellement offert, mais elle en contient le principe et la clef. Car les choses particulières ne peuvent exprimer la totalité de l’être que par l’ordre nécessaire qui les relie entre elles dans l’espace et dans le temps. De même, la nature divine ne rend possible l’initiative que nous allons prendre, elle ne la soutient, elle ne la nourrit, elle ne la rend efficace que par cette sève spirituelle surabondante qui la remplit elle-même et à laquelle nous ouvrons sans cesse dans notre être intérieur des canaux plus ou moins nombreux et plus ou moins larges. C’est dire que l’avenir existe éternellement en Dieu comme un acte auquel il nous appartient de participer sans cesse par une opération qui nous est propre et dont l’effet sera de le rendre nôtre en le convertissant en état. Mais l’avenir n’existe donc pas en Dieu comme un état et, au moment où il s’accomplit pour chacun de nous, il reçoit une forme sensible qui le limite en l’adaptant à la fois à notre capacité et à nos desseins. Ainsi on peut expliquer comment l’avenir qui, comme objet empirique et pour un être fini, n’est rien avant qu’il se produise — pas même une image antécédente — appartient pourtant à l’être dès le présent par cette sorte d’excès infini de ressources où il puise, tantôt par nécessité et tantôt par choix, la force suffisante pour se phénoménaliser.