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Ne semble-t-il pas que l’argument par lequel nous venons de sauvegarder l’existence de la perception et du souvenir, à leur place respective dans un temps formé par leur contraste, doit nous interdire de garder encore quelque réalité à l’événement passé, lorsqu’il ne laisse dans la mémoire aucun écho ? Cependant il faudrait alors le retirer du temps ; car nous sommes incapables évidemment de situer une forme d’existence dans un moment particulier du temps sans que notre pensée soit aussitôt invitée à déborder ce moment par une opération présente à l’égard de laquelle l’objet perçu acquiert d’emblée un caractère purement spirituel.

La mémoire sans doute est nécessaire pour que nous puissions penser le temps, car elle est nécessaire pour que nous puissions penser son contenu. Mais elle est elle-même bornée et notre mémoire individuelle trouve son fondement dans une sorte de mémoire universelle, une mémoire de droit plutôt que de fait, qui ne laisse rien perdre de ce qui a été et qui conserve à l’objet disparu sa place originale dans l’histoire du monde. Cette histoire est réelle. Nous ne pouvons faire qu’un événement qui a eu lieu ne se soit pas produit. C’est qu’il y a donc une existence du passé comme tel. De même qu’un objet peut exister sans être reçu dans une conscience particulière, ce qui signifie pourtant qu’il trouverait place dans une conscience illimitée, un événement qui ne laisse de trace dans aucune mémoire en laisserait une pourtant dans une mémoire infiniment agrandie. La multiplicité des consciences et des mémoires représente dans le particulier un effort d’adéquation à l’être total ; et l’originalité du particulier ne se maintient qu’à condition que cet effort se poursuive sans cesse et que son but ne soit jamais atteint.

Faire tomber dans le néant un terme qui n’est l’objet d’aucun souvenir, c’est détacher le moment où il s’est produit de tous les autres moments du temps sans lesquels on ne pourrait le définir, c’est l’affranchir de la relation temporelle, en faire contradictoirement un absolu en lui laissant pourtant ses qualités distinctives et ses limites propres. La solution de notre difficulté se trouve donc dans ce paradoxe apparent : à savoir qu’on ne peut considérer l’objet passé comme un pur néant parce que ce serait supposer justement qu’on l’avait considéré d’abord, au moment où il était perçu, comme un absolu qui se suffisait à lui-même : il ne pouvait s’évanouir sans retour qu’à condition que chaque moment fût créé puis détruit, c’est-à-dire que le temps, qui est la relation éternelle de tous les moments, cessât d’être. Ce serait attribuer à la partie un caractère qui ne convient qu’au tout et qui précisément élève celui-ci au-dessus des vicissitudes de la durée.

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