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On conviendra que la perception et le souvenir, et même deux souvenirs d’un même objet, sont des états différents et l’on ne peut pas considérer l’un comme étant la survie de l’autre. Par suite, il est vrai de dire que la perception a disparu quand le souvenir apparaît.

Mais le souvenir ne se suffit pas à lui-même : il est un témoin de la perception ; il n’a de sens que dans sa relation avec celle-ci. Or, si le souvenir ne donne pas à l’objet perçu lui-même une nouvelle existence momentanée, du moins le caractère relatif de l’ensemble auquel ils appartiennent tous les deux prouve que c’était par une illusion que l’on attribuait soit à l’un soit à l’autre une existence indépendante ; la perception et le souvenir sont les termes concrets de cette relation originale qu’on appelle le temps et, de même que le souvenir n’aurait pas de contenu sans la perception qu’il reproduit, la perception n’aurait pas de solidité, elle serait dépourvue de corps matériel, si elle ne contrastait avec le souvenir qui témoigne de ses limites, de la place unique qu’elle occupe dans la durée, et en dégage l’originalité dans l’acte même par lequel il vient se substituer à elle.

C’est dire que la relation temporelle possède elle-même une existence intemporelle : le perçu et le remémoré en sont les deux aspects ; le passage indéfini de l’un à l’autre, au lieu d’exprimer l’abolition absolue du premier et son entrée dans le néant, atteste au contraire les liens solides qui l’unissent à l’être en même temps que les bornes dans lesquelles il faut l’enfermer.

Chaque forme de l’être est inséparable de l’être éternel ; il en est de même du temps qui, par la totalité de son développement, exprime son immobile fécondité ; et c’est en pénétrant dans le temps que chaque forme marque sa finitude, mais aussi sa solidarité avec toutes les formes finies qui la précèdent ou qui la suivent. Ainsi l’on peut dire que ce qui disparaît dans l’objet perçu, c’est ce qui le limite et non pas ce qu’il est, de telle sorte que son implication avec les autres termes de la série dont il fait partie et la manière même dont il semble leur céder la place sont destinées à lui permettre de réaliser la plénitude de son essence et de participer à la totalité de l’être.

La perception qui disparaît n’est donc pas une forme d’existence qui retourne au néant avec son objet. La distinction même entre le temps dans lequel l’objet est engagé et le temps dans lequel s’engage la perception de l’objet doit retenir notre attention : elle nous montre que comme, dans l’ordre subjectif, nos états se succèdent parce qu’aucun d’eux n’épuise notre capacité de percevoir, dans l’ordre objectif les phénomènes se succèdent aussi parce que chacun d’eux n’exprime qu’un aspect de l’être. Le propre de la mémoire est d’attester, à travers le double renouvellement à la fois corrélatif et spécifique du contenu de l’univers et du contenu de notre conscience, que tous les aspects de l’être lui sont essentiels, comme tous les états du moi sont essentiels au moi. La distinction du phénomène primitif et du souvenir qui nous en reste est donc la condition sans laquelle nulle forme d’existence ne pourrait, tout en demeurant limitée, prendre place dans l’universalité de l’être : et dès lors, il ne faut pas s’étonner si cette distinction n’a de sens que pour des phénomènes limités ou, ce qui revient au même, pour la connaissance que peuvent prendre des phénomènes des êtres limités.

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