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Nous avons montré que les idées de néant, de subjectif et de possible ne constituaient aucun échec à l’universalité de l’être. Mais ces différentes idées n’ont pu s’introduire dans la pensée que grâce à une distinction réalisée par le temps entre les différents aspects de l’être, c’est-à-dire entre les différentes manières dont l’être révèle sa richesse aux yeux d’un individu fini. C’est donc l’idée de temps qu’il faut maintenant examiner. En réalité, si on doute parfois de l’universalité de l’être, c’est parce qu’on oppose au présent un passé qui n’est plus et dans lequel l’être semble s’être abîmé, un avenir qui n’est pas encore et où sommeillent des types d’existence qui n’ont pas encore éclos. Ainsi l’existence du passé et de l’avenir dont témoigne la mémoire, puisqu’elle montre également que le premier s’est évanoui et que le second s’est réalisé, semble une sorte d’expérience de l’existence du néant.

Cependant le temps lui-même est une forme intelligible de l’être. Ou bien nous ne pensons pas le temps et alors, toujours nouveaux à l’être, mais ne le sachant pas, puisque nous ne pouvons comparer ce que nous sommes avec ce que nous étions ni avec ce que nous n’étions pas, nous vivons dans une sorte d’éternité où nous sommes toujours inséparables de l’être et pourtant incapables de percevoir soit notre identité soit notre mobilité. Ou bien nous pensons le temps, et alors c’est à condition de le dominer, de pouvoir saisir à la fois, bien que d’une manière distincte, la réalité du présent avec celle du passé et de l’avenir. Or, cela n’est possible que si nous nous trouvons placés précisément en ce point de transition où la perception ne cesse de se transformer en souvenir : l’idée même du futur ne prend une forme positive que grâce à une sorte d’inversion de la mémoire, car la distinction de ce que nous sommes par rapport à ce que nous avons été prouve qu’il y avait devant nous un avenir qui s’est réalisé. Ainsi il n’y a rien de plus dans le temps qu’un passage continu de la perception au souvenir, c’est-à-dire d’une forme d’existence à une autre : il n’y a rien qui sorte de l’être ou qui pénètre en lui du dehors.

On fera à cet exposé trois objections : on dira d’abord que la réalité de l’objet, telle qu’elle était donnée autrefois dans la perception, est devenue extérieure à l’être et que le souvenir est une autre espèce de réalité qui, bien que n’étant pas sans affinité avec la première, ne saurait en tenir lieu ni suppléer à son absence.

On dira en second lieu que, lorsque le souvenir d’un événement passé n’existe pas, l’événement est aboli sans retour et qu’il est impossible de lui prêter l’immortalité passagère et illusoire que la mémoire lui donnerait.

La dernière objection portera sur l’irréalité décisive du futur, car on fera remarquer que, si la mémoire peut être invoquée pour prétendre que notre avenir ancien s’est réalisé, il reste évident que cet avenir, avant de passer à l’être, n’était rien. Il ne pouvait avoir avant l’avènement de la perception une forme d’existence spirituelle analogue à celle du souvenir. Et d’autre part, on ne peut l’identifier ni avec le désir, qui est un état présent tendu souvent vers un autre avenir que celui qui se produira, ni avec la puissance qui demeure en nous, même si elle ne s’exerce pas.

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