Mais si l’acception universelle de l’être nous contraint de rattacher à son empire, antérieurement à toutes les qualifications par lesquelles on les distingue, aussi bien le subjectif que l’objectif, l’apparent que le réel, le sensible que l’intelligible et même en un sens l’illusoire aussi bien que le vrai, une nouvelle difficulté se présente lorsqu’on se demande s’il n’y a pas entre le néant et l’être une essence intermédiaire qui serait le possible. Et même entre l’être plein et actuel d’une part et le néant de l’autre, comme entre deux limites extrêmes, on a intercalé parfois une infinité de degrés : chaque possible envelopperait un droit et comme une aspiration à l’existence, et cette aspiration serait proportionnelle à la richesse du contenu de son essence ou, si l’on veut, à sa perfection intérieure. La plus célèbre interprétation de la preuve ontologique consiste précisément à fonder l’existence nécessaire de Dieu sur la perfection absolue de son idée qui, impliquant une aspiration infinie à être, se confondrait par un passage à la limite avec l’être même.
Cependant l’idée d’une série de termes qui seraient à mi-chemin entre le néant et l’être, si elle donne une grande satisfaction à l’esprit qui, passant dans le temps d’une manière continue d’une forme d’existence à l’autre, a l’impression de fondre leur diversité dans leur unité, constitue une extension illégitime d’une méthode qui montre sa fécondité à l’intérieur de l’être et dès qu’il est posé, mais qui est tout à fait impuissante à engendrer l’être lui-même. Entre le néant qui, étant exclusion de l’être, exclut son être propre, et l’être qui, pour être posé, doit l’être simplement et absolument sous peine de ne pas l’être du tout, il y a une arête vive : aucun lien ne sera jamais trouvé pour les unir. Et les efforts de Platon pour rompre l’alternative de Parménide étaient voués à un échec certain. On ne perdra jamais de vue d’abord que le jugement de négation exprime une analyse par laquelle nous refusons à un aspect de l’être un caractère que nous affirmons implicitement au même moment de l’être total, ensuite que le possible est une existence pensée qui a autant de réalité que l’existence de la pensée elle-même : loin qu’on puisse le regarder comme une forme d’existence atténuée et dont l’existence proprement dite sortirait par voie de développement, il semble plus juste de faire du possible un être intellectuel qui, au lieu de s’enrichir, s’exprime en se limitant quand il est reçu par l’intermédiaire de l’espace et du temps dans la sensibilité des êtres finis.
Comment un possible pourrait-il posséder la moindre détermination et se distinguer d’un autre possible s’ils n’étaient pas tous des espèces de l’être ? Il n’y a pas d’espèces du néant.
De plus, une aspiration à être peut bien se distinguer de ce qu’elle sera quand elle sera satisfaite ; mais il est évident que la condition de son action, c’est d’abord son inscription dans l’être comme telle. Ce que l’on veut, c’est, à la limite, lui retirer l’être en lui laissant le caractère d’une aspiration. Or il y a là une contradiction manifeste qui confirme encore ce que nous avons dit du néant, puisqu’en voulant la considérer elle-même comme absolument antérieure à l’être, on lui refuse simplement la forme d’être vers laquelle elle tend.
Et de même qu’on ne peut pas réussir à abolir l’être de l’aspiration en l’exténuant par degrés, on ne réussit pas davantage dans l’opération inverse et corrélative qui consiste à accroître tellement l’abondance de cette idée, dépouillée de l’être mais qui y aspire, qu’elle finirait par coïncider avec lui. Elle n’obtient par là que ce qu’elle possédait déjà. En fait, une telle preuve de l’existence de Dieu dérive de l’opposition que font les êtres finis entre l’existence sensible et l’existence intellectuelle. Mais l’existence sensible n’est point sans doute un progrès sur l’existence intellectuelle : la première ne peut être appliquée qu’au monde et n’a de sens que pour l’homme.
La possibilité n’est donc pas inférieure à l’existence, elle en est un aspect. De même, la nécessité ne lui est pas supérieure. Il ne peut y avoir de monde qui soit en deçà de l’être par une sorte de défaut, ni au delà de l’être par une sorte d’excès. L’opposition entre le contingent et le nécessaire résulte des relations qui s’établissent entre les formes de l’être. De même que la contingence est le caractère de l’être tel qu’il est donné à une sensibilité, le nécessaire est le caractère de l’être tel qu’il se révèle à l’intelligence quand il est engendré par elle. Mais l’être sensible et l’être intelligible se recouvrent. Ou plutôt l’être sensible, dès qu’il se manifeste à nous, non plus par un choc qui nous émeut mais par une opération qui l’illumine, met à nu l’être intelligible qu’il dissimulait.