Que l’être soit un terme universel, c’est là une affirmation que personne ne met en doute. Dire que le néant est un terme négatif, c’est le rendre inopérant contre l’être pur, c’est-à-dire contre la puissance de l’affirmation en général, puisque, pour le poser, il faudrait du même coup le détruire en le faisant entrer dans une affirmation. Le néant, étant un terme négatif, ne pourra donc être l’objet que d’un jugement de négation : le néant n’est pas. Mais, si le néant n’a aucune prise sur l’être, il est au contraire parfaitement légitime de nier d’un être particulier un caractère ou une qualité qui appartiennent à un autre : ce néant relatif exprime une analyse qui s’effectue à l’intérieur de l’être même ; ce que j’ai de néant est nécessairement l’être d’autre chose.
L’être contient donc en lui toutes choses : tous les objets de notre réflexion et notre réflexion elle-même doivent venir également s’inscrire en lui ; les distinctions entre la réalité et l’apparence, entre l’intelligible et le sensible, sont des distinctions que l’on peut faire entre ses modalités, mais qui n’atteignent pas l’indivisibilité de son essence.
Dira-t-on qu’apparaître, c’est être seulement pour autrui, et que l’être pour autrui diffère par conséquent de l’être en soi ? Mais, pris en lui-même, l’être pour autrui est une certaine manière d’être en soi et qui a autant de réalité qu’autrui à qui il apparaît ; le sujet et sa représentation sont des réalités qualifiées et font partie de la réalité totale. Et le tout demeurerait éternellement enfermé dans sa solitude et dans son inefficacité s’il cessait d’apparaître et de se refléter dans la conscience des êtres finis, auxquels il donne l’être en leur fournissant une image de lui-même, qu’il unit entre eux par leur dépendance commune à son égard, gardant à la fois vis-à-vis de chacun d’eux et de tous une présence plénière et une surabondance infinie.
On ne fera pas non plus renaître la querelle entre le sens commun, qui n’applique l’être qu’au sensible, et la métaphysique, qui l’identifie avec l’intelligible. Le sensible et l’intelligible appartiennent tous les deux à l’être, mais ils nous en font connaître un aspect différent ; le sensible l’actualise tout entier aux yeux d’un être limité, l’intelligible fait participer celui-ci à l’opération par laquelle l’être pur, pénétrant dans le multiple pour l’illuminer, distingue et relie entre elles les formes différentes qu’il revêt. C’est pour cela que le sensible et l’intelligible sont inséparablement associés dans le concret : leur opposition est un effet de l’analyse ; en fait, chaque sensation est en rapport avec un acte déterminé de l’intelligence, elle exprime le caractère abstrait et inachevé qu’un tel acte doit conserver dans la conscience du sujet fini pour que celui-ci reste en contact avec l’être total, sans se confondre avec l’intelligence pure.
On se sert en général du nom d’être pour désigner une donnée ; mais l’acte par lequel cette donnée est saisie fait partie de l’être lui aussi. Et même l’intériorité de l’être ne peut être atteinte que sous la forme de l’acte. Le matérialisme attribue l’être à la donnée et néglige l’acte. L’idéalisme ne voit que l’acte ; et il y a un idéalisme empirique qui fait de l’acte lui-même une donnée. Quant au contraste qui éclate dans l’unité de l’être entre l’acte et la donnée, il n’est pas insurmontable si l’on remarque qu’un acte, au moment même où il s’exerce, cesse d’être une puissance pour devenir en un certain sens une donnée, qu’une donnée, en la prenant sous sa forme la plus concrète, est indiscernable de l’acte par lequel on se la donne et que l’être du monde est sans doute un acte, mais qui devient incessamment une donnée pour un sujet qui, faisant partie du monde, considère néanmoins comme un spectacle tout ce qui déborde sa propre opération.
On nous accordera que l’illusion la plus misérable, une fois qu’elle est donnée, trouve place dans l’être, qu’elle est l’effet, il est vrai, d’une perspective étroite et confuse sur le réel qui révèle son insuffisance dès qu’elle s’agrandit, mais que cette illusion est toujours supérieure à quelqu’autre plus misérable encore, qu’elle l’est infiniment à l’aveuglement pur, et qu’elle exprime à sa manière un des aspects de la richesse du monde à qui il manquerait quelque chose si on voulait l’anéantir : ce serait retirer ses bienfaits à la lumière que de vouloir la réduire à son foyer et de ne pas admirer encore la perfection de son essence dans la pénombre la plus incertaine et jusque dans ses jeux et dans ses mirages.