Les observations qui précèdent nous permettent de conclure que tous les objets de la pensée sont intérieurs à l’être, ainsi que toutes ses démarches, que l’être par suite ne peut pas être dérivé, parce qu’il faudrait le dériver de lui-même, enfin qu’il est premier non point en ce sens qu’il précède logiquement ou historiquement tout le reste, mais en ce sens qu’étant contemporain de toutes les formes qu’il peut revêtir, celles-ci ne peuvent être posées qu’en lui et par lui : ce sont des déterminations qui le limitent et non des caractères nouveaux qui viendraient s’y ajouter et qui, étrangers d’abord à l’être, auraient la charge mystérieuse de lui conférer une réalité qu’il n’avait pas.
La seule méthode dont la pensée puisse faire usage est donc la méthode analytique. On ne doit demander rien de plus à la connaissance qu’une description de l’être, mais c’est une description qui, au lieu de rester extérieure à son objet, atteint son essence, parce que, si elle est fidèle, elle ne fait que nous solliciter à accomplir l’opération par laquelle, en participant à sa nature, nous finissons par nous identifier avec elle. Aussi le temps apparaîtra à la fois comme une forme particulière de l’être et une condition de toute analyse. Tout ce qui vit se meut dans l’être, et le mouvement des corps dans un espace immobile, qui forme la substance de chacun d’eux, est une figure de cette communication incessante qui s’établit entre le tout et la partie, lorsque la partie, incapable de se séparer du tout, fait la découverte de son omniprésence.
Puisque l’être ne nous est révélé que par les formes qu’il recèle en lui, qui se manifestent tour à tour à un être fini, et dont chacune contient pourtant en elle les attributs universels sans lesquels l’être ne pourrait pas être posé, mais par lesquels il est nécessairement posé tout entier, il suit que l’être ne trouvera même pas une justification plus haute dans un autre terme comme celui de bien, car le bien doit appartenir à l’être, il introduit en lui une dualité, il suppose une sensibilité aussi épurée qu’on le voudra, qui le goûte, il n’est que la louange éternelle par laquelle les êtres particuliers attribuent à l’être absolu le principe de cette abondance spirituelle et de cette joie sans limites qu’ils se donnent à eux-mêmes en s’unissant à lui.
La connaissance que nous pouvons acquérir de l’être nous donne à nous-même notre être intérieur. Par conséquent, si notre analyse s’astreint dans chacune de ses démarches à garder avec l’être le contact le plus étroit, et si les opérations que nous décrivons sont réellement accomplies et non pas seulement conçues comme possibles, la preuve de leur valeur résidera dans leur efficacité : la constitution de notre personne, le sentiment de la présence constante de ce tout spirituel auquel nous adhérons, le contentement de notre état et cette exacte suffisance qui ne peut nous être donnée que par un principe qui, étant lui-même la suffisance plénière, abolit tous les désirs en les comblant et en les dépassant, une sérénité et une force toujours renouvelées mais toujours semblables à elles-mêmes, tels sont les effets qui montreront la fécondité des étapes successives de notre contemplation.
Elles affecteront nécessairement une forme cyclique, non seulement parce que la pensée individuelle, se développant dans le temps et se nourrissant de l’éternité, exige de retrouver à la fin comme son acte propre l’acte même qui lui a donné naissance, mais parce que la psychologie n’a de fondement que dans l’ontologie, parce qu’il faut que le tout nous soit présent pour que nous puissions lui devenir présent, et parce qu’il nous a fallu reconnaître que nous étions enveloppés dans l’être avant de pouvoir au fond de nous-même reconnaître que nous enveloppons l’être à notre tour.