La dialectique par laquelle chaque conscience doit paraître se détacher d’abord de l’être non-pensé pour chercher à l’embrasser ensuite par la pensée, au lieu d’avoir pour seule fin de démontrer l’identité métaphysique de l’être et de l’intelligible, comportera une interprétation et même une justification éthiques. Il ne peut pas en être autrement si l’être est acte et si notre être propre, qui semble d’abord donné comme une chose, doit en réalité être obtenu par une opération.
Tout se passe comme si chacun de nous était identique d’abord à ce petit fragment de matière auquel sa vie est attachée, et qui n’est lui-même qu’une sorte de nœud où viennent se croiser toutes les influences venues de tous les points de l’espace et du temps, mais pouvait se servir de ce support pour s’affranchir de l’espace et du temps en les pensant l’un et l’autre.
Par là il nous est loisible de fonder notre vie spirituelle, de contenir l’être en nous après avoir été d’abord contenu en lui, et de choisir entre deux voies opposées : l’une qui conduit vers des fins matérielles, nous asservit au corps, nous détruit avec lui en rejetant celui-ci vers d’autres combinaisons, où la vie éternelle propose sans cesse à des individus nouveaux une participation dans laquelle ils semblent tous entraînés, mais qui ne peut devenir effective que grâce à un acquiescement intérieur, que tous ne veulent pas donner, — l’autre qui, se détournant de la matière et l’abandonnant sans regret à son destin, nous conduit vers un foyer qu’il fallait avoir quitté pour avoir la joie de le retrouver, qui n’est donné qu’à ceux qui le cherchent et qui l’aiment, dont tous ceux qui en sont privés proclament justement le néant puisqu’il n’a de réalité que dans le cœur de ceux qui le possèdent, mais qui est assez accueillant pour recevoir tous ceux qui se souviennent de lui et qui ont subi la loi commune de s’en être séparés comme des étrangers pour pouvoir y rentrer comme des hôtes.
L’identification de l’être et de l’acte nous permettra de définir notre être propre par la liberté. Nous créons notre personne spirituelle comme Dieu crée le monde. Mais il faut que nous fassions partie du monde comme une chose avant de pouvoir nous unir à Dieu par un libre choix. L’acte pur ne comporte aucun choix ; mais il rend possible tous les choix chez un sujet qui, participant à sa nature, peut s’attacher, par un consentement qui fonde sa personne même, au principe intérieur qui l’anime et le fait être, ou bien s’abandonner à la nécessité par laquelle l’ensemble de tous les êtres finis, déterminés par leurs bornes mutuelles, exprime encore la suffisance de l’être pur.
A la limite, et pour un être qui serait une passivité absolue (mais un tel être ne peut pas exister, car, pour qu’un état puisse apparaître, ne faut-il pas qu’il soit senti en quelque mesure, c’est-à-dire saisi par un acte qui, il est vrai, reçoit aussitôt une limitation ?), l’être absolu ne pourrait se manifester que comme une immense donnée. Ainsi, quand nous disons que Dieu crée le monde, nous voulons dire que, si Dieu cessait d’être pour soi, et s’il devenait un spectacle pour un spectateur qui serait placé hors de lui, — grâce à une sorte de contradiction, puisque tout spectacle exige une opération de celui qui le contemple et que toute opération nous fait participer intérieurement à l’essence de Dieu défini comme un acte pur, — le monde serait sa forme visible et sa révélation. C’est précisément parce qu’il n’y a pas de donnée sans quelqu’un pour qui elle soit telle que le monde, bien qu’il se distingue de Dieu, ne peut pourtant pas s’en détacher. Un être limité ne peut apparaître à ses propres yeux et par ses limites mêmes que comme une partie du monde, en attendant que l’activité de sa vie spirituelle lui permette de créer son être intérieur en retrouvant en lui l’être intérieur dont le monde dépend. Ainsi l’on peut dire que, comme la création du monde est la transformation de l’acte en donnée, la création de nous-mêmes consiste inversement, quand le donné s’est manifesté, à faire nôtre l’acte qui le traverse et qui le soutient, au lieu de laisser ce donné apparaître et disparaître dans l’inépuisable variété d’un spectacle pur.
Recevoir la vie matérielle n’est qu’un moyen pour nous d’acquérir l’autre. Nous n’avons point demandé à naître. Notre être est une pièce d’un ensemble plus vaste qui n’obéit pas à notre volonté. La vie matérielle nous déçoit parce qu’elle n’est pas proprement nôtre, et qu’ainsi elle ne peut pas nous apparaître comme la vie véritable, parce qu’elle est bornée et incapable de remplir toute notre capacité, enfin parce qu’elle est en perpétuel danger et que la mort finit toujours par l’engloutir. La mort doit-elle donc réconcilier tous les êtres dans le même échec ? Pourtant cette vie qui nous a été imposée, qui ne nous satisfait pas, et dont nous pouvons à chaque instant nous délivrer en la détruisant, est la condition d’un choix par lequel tout individu est appelé à accomplir un acte spirituel d’acceptation ou de renoncement. Il faut qu’il se donne à lui-même la vie éternelle, qui suppose l’union avec l’être pur et réside tout entière dans une opération qui fonde sa personnalité, au lieu de la laisser se dissoudre et s’anéantir dans le tout, — ou qu’il laisse l’univers poursuivre sans lui cet admirable mouvement dans lequel, sans se lasser, mais sans subir dans son essence aucun enrichissement ni aucune diminution, il propose à de nouveaux êtres le salut qui est accepté par le petit nombre et repoussé par la multitude. Nous ne recevons dans le corps l’apparence de la vie que pour pouvoir véritablement nous donner à nous-mêmes la vie ou la mort.