L’intelligence, inséparable de l’être qu’elle se donne par sa propre opération, peut avoir l’illusion qu’elle le produit, et cette illusion a d’autant plus de vraisemblance que l’être est indivisible et partout présent tout entier. De fait, cette aptitude de l’intelligence à s’inscrire dans l’être par son acte même et, d’autre part, l’impossibilité de distinguer entre l’être de l’intelligence et l’être en général, conduisent à pénétrer très profondément dans la nature de l’être et à le définir par l’exclusion de toute passivité.
Mais il faut conserver à l’être sa primauté par rapport à l’intelligence, d’abord parce que c’est une question de savoir s’il n’y a pas d’être en dehors de l’intelligence, tandis que nous savons bien qu’il ne peut rien y avoir en dehors de l’être (ainsi l’intelligence apparaît comme une espèce de l’être avant que l’on puisse démontrer qu’elle est un caractère qui épuise son essence), ensuite, parce que l’intelligence, qui le pose en se posant, lui donne par là même une détermination particulière — qui est l’intelligibilité — et s’astreint à démontrer ultérieurement que toutes les autres déterminations dont il peut être l’objet sont, non seulement impliquées, mais effectivement contenues dans cette détermination primitive par laquelle il se révèle à lui-même.
Cette révélation de l’être à lui-même ne peut être que totale : elle ne peut atteindre son objet qu’en s’identifiant avec lui. Si elle s’en distingue, c’est parce que, dans l’être fini assujetti à une vie temporelle, elle n’est jamais pleinement consciente, et comme elle est pourtant présente tout entière, ce ne peut être qu’en puissance.
Ainsi, poser l’être d’abord et concevoir l’intelligence comme une de ses formes, qui s’en détache, puis s’y applique, c’est évidemment placer le mouvement d’une pensée discursive entre l’être, conçu comme l’intelligibilité virtuelle qui soutient et alimente indéfiniment la conscience, et une intelligibilité actuelle qui, rejoignant l’être et le recouvrant dans sa totalité, est le terme nécessaire de tous les efforts d’un esprit fini, mais ne pourrait être rencontrée par celui-ci que dans l’abolition de ses limites, c’est-à-dire dans sa propre disparition.
L’être et l’intelligence ne se distinguent que pour nous. C’est grâce à cette distinction que le sujet peut affirmer son indépendance et donner à sa vie une destination et un sens. Comment pourrions-nous acquérir une existence propre autrement qu’en participant par un acte à l’existence totale ? D’une part, la conscience que nous avons de nous-mêmes serait un miracle isolé si elle ne s’identifiait pas avec la conscience que nous savons prendre de l’univers dont nous faisons partie. D’autre part, s’il n’en était pas ainsi, on ne pourrait expliquer comment les consciences communiquent, alors que chacune d’elles constitue un tout fermé comme le grand univers qui se reflète en elle ; et de fait, ce n’est pas entre elles qu’elles communiquent, mais avec le principe commun qui leur donne à toutes la vie et la lumière. L’union des esprits est à la fois l’acte et l’effet par lesquels s’exprime et se réalise l’unité de l’être pur.
C’est dire qu’en considérant l’être comme antérieur à notre pensée, nous ne le considérons pas pour cela comme réellement antérieur à toute pensée. Par contre, l’antériorité de l’être par rapport à nous n’est pas seulement le signe de notre limitation ; elle atteste encore la nécessité pour l’individu de devenir un être pensant par une opération qui lui est propre et que nul ne peut accomplir à sa place ; nous montrerons pourquoi cette opération doit s’effectuer dans le temps.