Prétendre qu’en renonçant à une genèse de l’être on le dépouille de son intelligibilité, et par suite de toute nécessité inhérente à sa nature, qui ne peut plus se révéler à nous que comme un fait ou une donnée, c’est méconnaître la fonction réelle de l’intelligence, le sens de l’idée de nécessité et peut-être même la dignité d’une certaine expérience pure.
Car, sur le premier point, loin que l’intelligence puisse dès le principe s’arroger la prééminence et soumettre l’être à sa juridiction, il est évident qu’il faut lui attribuer l’être avant de savoir si l’être à son tour se confond avec elle : ce sera pour nous un problème de chercher si l’intelligence le recouvre exactement et l’épuise dans son intégralité. L’intelligence est fille de l’être ; elle imite sa puissance productrice ; elle dévoile la multiplicité systématique de ses formes ; elle n’engendre pas la matrice qui les contient toutes et qui la contient elle-même.
En second lieu, l’idée de nécessité est contemporaine de l’intelligence et il n’y a pas de différence entre la nécessité et l’assimilation de l’être par l’intelligence. Aussi les choses sont-elles nécessaires, non pas en elles-mêmes, mais les unes par rapport aux autres, car le propre de l’intelligence c’est, dès que le multiple s’est manifesté, d’introduire en lui le rapport qui est une sorte d’unité dérivée, une image de l’unité de l’être.
La distinction de l’être et de l’intelligence apparaît comme la forme primitive et sans doute le principe de toute multiplicité. On peut donc concevoir déjà entre ces deux termes un rapport nécessaire. Mais toute nécessité est conditionnelle. Or, c’est le conditionné qui est nécessaire et non pas la condition, sinon à rebours et pour que le conditionné puisse être posé. Par conséquent, si, dans l’ordre de la connaissance, l’intelligence appelle l’être comme sa condition nécessaire, dans l’ordre ontologique c’est l’intelligence qui est la suite nécessaire de l’être, comme la partie est la suite du tout et comme l’éclairement est la suite de la lumière. Mais parler d’une nécessité intérieure à l’être même, c’est introduire en lui une dualité, c’est faire, au cœur de son essence, une distinction illégitime entre le principe qui le pose et le fait pour lui d’être posé. L’être est supérieur à la nécessité précisément parce qu’il la fonde et qu’il n’y a rien de nécessaire que par rapport à lui.
Troisièmement, puisque l’être est la condition à la fois actuelle et universelle sans laquelle tout conditionné n’aurait plus qu’une nécessité hypothétique, au lieu d’une nécessité objective, il est évident que l’être devra être saisi par une expérience. Car, si la logique nous permet d’atteindre l’intelligibilité d’une chose, c’est-à-dire son idée, la chose ne peut être atteinte elle-même que d’une manière immédiate, et par suite, dans une expérience : or l’être est précisément le caractère qui fait que les choses sont des choses. L’expérience que nous avons de lui mérite le nom d’expérience pure, non seulement pour se distinguer de toutes les expériences particulières qui l’impliquent, mais encore parce qu’elle est la seule qui soit assurée de coïncider avec son objet ; en effet, la représentation qu’elle nous donne saisit déjà l’être en se saisissant elle-même comme un être. Cette expérience est donc une intuition intellectuelle, elle est la racine commune de la pensée logique, qui la suppose pour ne pas être un vain jeu dialectique, et de l’expérience sensible, qui l’approprie aux conditions particulières où nous sommes placés ; mais elle est supérieure à toutes deux, car leur distinction correspond à la distinction de l’être et de son idée, tandis que l’idée de l’être, précisément parce qu’elle possède l’être elle-même, fait la preuve immédiate de la présence en elle de son objet.
L’expérience pure, par opposition à toutes les expériences particulières, est donc pour l’individu l’acte d’acquérir l’être, grâce à la connaissance d’une présence dont il ne sait pas encore, avant toute analyse, c’est-à-dire avant toute qualification, si elle coïncide avec la sienne, ou si elle la dépasse.