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Il est évident que la description que nous venons de faire du rapport entre la conscience et les deux idées de possibilité et de puissance garde un caractère schématique. Celles-ci doivent servir non point, comme notre tendance naturellement objectiviste nous inclinerait à le faire, à diminuer la réalité de la conscience, mais à la définir, dans son rapport avec l’objet ou le corps et par opposition avec eux, comme une réalité proprement spirituelle. Au lieu de soutenir que c’est dans l’objet ou dans le corps que l’être trouve son achèvement, nous avons montré que ce sont seulement des phénomènes qu’il doit traverser, dans une sorte de passage entre l’être qui nous est proposé et l’être que nous devons nous donner. L’être qui nous est proposé, c’est une possibilité qu’il faut savoir choisir, c’est-à-dire discerner et reconnaître, dans ses rapports avec la situation même où nous sommes placé. Seulement évoquer cette possibilité, c’est déjà lui donner, en tant que possibilité, une existence qu’elle n’avait pas avant que nous l’évoquions : cependant, entre les possibilités qui nous sont offertes et les conditions qui nous sont imposées, il y a une multiplicité de rapports qui, au lieu de contraindre notre liberté, lui laissent toute sa souplesse et toute sa fécondité inventive. De même, l’être que nous nous sommes donné, ce n’est point cet être rigide et fait une fois pour toutes, pour qui se réaliser, ce serait entrer dans l’immobilité et dans la mort. C’est au contraire un être libéré, dont l’activité s’exerce pleinement, qui est ce qu’il veut être, mais qui doit toujours le vouloir pour l’être, qui dispose désormais des puissances qu’il a acquises et qui les met en œuvre sans l’intermédiaire du corps, comme il nous arrive, dès cette vie, dans la mesure même où elle se spiritualise. Seulement il ne faut pas méconnaître que nous pouvons toujours nous tromper sur nous-même, céder à la vanité ou à l’amour-propre, de telle sorte qu’un être d’artifice risque toujours de se substituer à l’être que nous pouvions être, que notre essence peut se trouver pour ainsi dire manquée, comme si elle était notre être idéal, plus profond que notre être réel, avec lequel notre être réel ne coïncide pas toujours et qui lui demeure toujours présent comme le témoin vivant de ses fautes ou de ses défaites.

On peut rappeler, pour expliquer le rapport entre l’exercice de nos puissances, tel qu’il se produit dans le monde visible et phénoménal, et leur exercice pur, tel qu’il se produit dans le secret de la conscience, cette surnaturalisation des puissances, telle qu’on l’observe chez saint Jean de la Croix, sans laquelle aucune d’elles ne nous découvre toute sa signification et ne remplit tout son emploi, même naturel. Ainsi, dès que l’entendement cesse de nous proposer aucune représentation déterminée, dès qu’il se vide de toutes les idées particulières, il se réduit à un pur foyer intérieur qui produit sa propre lumière, ce qui est le point même où l’acte de l’entendement devient un acte de foi. Dès que la mémoire, à son tour, ne cherche plus à retenir les images du passé, qui ne cessent de la préoccuper et de peser sur elle, tous ces souvenirs qui se fondent entre eux sans qu’elle accorde à chacun d’eux le moindre privilège ouvrent devant elle un avenir qu’elle attend avec confiance, sans qu’aucun désir particulier vienne la troubler : l’acte de la mémoire se change en un acte d’espérance. Enfin, dès que la volonté cesse de poursuivre aucune fin particulière et égoïste, dès qu’elle se replie sur son origine même, c’est-à-dire sur la générosité de l’acte créateur, l’acte de volonté se change en un acte d’amour. Peu importe que, dans cette classification des puissances, la distinction entre la connaissance du non-moi, la constitution du moi et la communication avec le moi des autres ne soit pas marquée avec autant de netteté que dans notre analyse. Les mêmes éléments s’y retrouvent et l’idée directrice est la même : c’est celle d’une conquête de soi qui ne fait qu’un avec le dépouillement de soi, d’une spiritualisation de notre être tout entier qui ne peut être obtenue que par le moyen du phénomène, à condition qu’il soit toujours traversé et dépassé.

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