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Il est possible sans doute de considérer le modèle de l’existence comme fourni par la sensation et de tout réduire à l’instant : ainsi procède l’empirisme. Mais nous avons essayé de montrer au contraire, d’abord, que la sensation n’est rien que par rapport à un sujet intérieur à lui-même et auquel elle apporte du dehors une limitation, ensuite, que rien de ce que nous connaissons par l’intermédiaire de la sensation ne peut être autre chose qu’un phénomène. C’est qu’il ne peut y avoir d’existence véritable qu’une existence qui s’engendre elle-même et se confond avec l’acte par lequel elle s’engendre : ce qui est l’unique définition même que nous puissions donner de la liberté. C’est donc la liberté qui nous fait être ce que nous sommes, qui seule nous permet de dire moi, en ce point indivisible où réside l’être de notre apparaître. Mais le corps est essentiel à la liberté, non pas seulement pour lui permettre de choisir, en se portant tantôt vers ce qui la limite et tantôt vers ce qui la délivre [1], c’est-à-dire en choisissant elle-même d’être libre ou esclave, mais encore parce que c’est le corps qui l’individualise, de telle sorte qu’il ne doit pas être considéré seulement comme étant un obstacle à la liberté, mais aussi comme en étant le moyen et même d’une certaine manière la figure. De là la nécessité pour nous d’associer étroitement la liberté avec la valeur : car la liberté ne choisit point entre la droite et la gauche. Car alors d’où pourrait-elle tirer la possibilité même de choisir ? Nous nous heurterions à toutes les difficultés inséparables de la liberté d’indifférence. Il faut donc que la liberté, pour être capable de choisir, porte en elle l’exigence de la valeur, ou encore qu’elle soit elle-même un principe de valorisation. Et nous savons bien que l’affirmation de la valeur ne fait qu’un avec l’exercice même de la liberté, puisque là où la liberté disparaît, il n’y a plus pour nous que des choses qui sont définies elles-mêmes par leur neutralité ou indifférence à la valeur ; alors la liberté n’a plus d’emploi et cède la place au déterminisme des phénomènes.

L’âme humaine n’est rien de plus que l’acte même de la liberté, en tant qu’il produit toutes les conditions qui lui permettent de s’exercer. Et l’on peut dire que la condition initiale qui enveloppe toutes les autres et sans laquelle notre liberté ne peut ni être, ni être conçue, c’est la conscience. Seulement on ne peut pas définir la conscience comme une simple lumière qui éclaire un spectacle qui lui est donné. La conscience, c’est la liberté en tant qu’elle agit : et elle n’agit qu’aimantée par la valeur. Ce qui veut dire, non pas, comme on le croit, que la conscience psychologique, au cours de son développement, finit par produire la conscience morale, mais que c’est la conscience morale qui se change en conscience psychologique lorsqu’on la dépouille précisément de son efficacité interne pour ne laisser subsister que la clarté qu’elle projette sur le phénomène. Il y a entre la valeur et l’être une identité si profonde que la valeur devient une sorte de critère de l’être et que je ne m’engage moi-même dans l’être que dans la mesure où je pose la valeur de l’acte que j’accomplis. Celui qui dissocie la valeur de l’être n’entend rien de plus par être que le phénomène qui est la manifestation de la valeur, mais qui ne cesse aussi de la trahir. Dès lors, si c’est la conscience qui est non pas seulement l’unique voie de pénétration dans l’être, mais l’être même dans lequel je pénètre toujours d’une manière plus ou moins imparfaite, il faut dire que tout ce que je fais de bien, je le fais consciemment, tout ce que je fais de mal, je le fais inconsciemment, ou que, quand je pense le faire consciemment, c’est qu’il revêt encore pour moi d’une manière plus ou moins fallacieuse l’aspect de l’être et du bien. La tradition philosophique et religieuse a toujours considéré le phénomène comme une corruption de l’être véritable. Ce qui n’est vrai que si on en fait la fin et non plus seulement l’instrument de notre vie spirituelle. Le mal, c’est précisément d’en faire une fin. Mais le monde des phénomènes est un monde périssable : s’attacher à lui, c’est aussi nécessairement périr avec lui. Le mal est inséparable du monde manifesté si nous pensons que celui-ci doit se suffire : ce qui justifie alors toutes les plaintes du pessimisme. Car il n’y a d’éternité que spirituelle, là où le temps et le phénomène sont dépassés et transcendés. Ces observations ont des suites eschatologiques incalculables, puisque le paradis devient le séjour de l’esprit, l’enfer celui d’un corps qui ne se spiritualise point et le purgatoire le chemin même de sa spiritualisation.

Cette longue étude que nous avons faite de l’âme prépare l’étude de la sagesse à laquelle nous consacrerons un prochain volume et par laquelle s’achèvera notre Dialectique de l’Éternel Présent. Il suffirait déjà d’avoir découvert que l’être est acte pour s’apercevoir que la théorie et la pratique, au lieu d’être opposées, doivent être confondues. On a presque toujours pensé que l’être demandait d’abord à être connu et que l’on devait tirer de cette connaissance toutes les règles de la conduite. Mais la participation nous montre que l’être n’est saisi que dans l’agir et que le connaître n’en est jamais que l’effet ou la contre-partie, en tout cas ne peut pas en être dissocié, encore moins l’anticiper. L’acte, c’est l’expérience que nous faisons en nous de la puissance créatrice : mais elle ne s’exerce que dans le monde intérieur, qui est le monde du sentiment et de l’idée. C’est dans ce monde que s’opère toute création ; mais c’est là aussi le monde réel, comme le disait déjà, avec une sorte de colère, le poète Rimbaud. La volonté est définie presque toujours comme une action exercée par nous sur des choses : mais c’est une action qui procède du sentiment et de l’idée, et qui, par l’intermédiaire des choses, ne cherche à avoir prise que sur le sentiment et sur l’idée. C’est une action de l’esprit sur lui-même, qui est la vie de l’esprit en nous, dans la mesure où l’âme y participe. Et la sagesse nous montre comment le monde extérieur symbolise avec elle, à la fois par sa docilité et par sa résistance, sans qu’on ait jamais besoin de le prendre lui-même pour fin.


  1. Et peut-être même faut-il dire que la prééminence que nous accordons tantôt aux choses matérielles, tantôt aux spirituelles, est assez bien représentée au moins d’une manière élémentaire par le goût que nous avons tantôt pour la sensation et tantôt pour le souvenir. ↩︎

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