Cette opposition entre la possibilité et la puissance, qui nous oblige à dissocier l’avenir du passé et à les convertir l’un dans l’autre à travers le présent, peut être présentée sous deux formes encore :
1° Nous pouvons dire de la possibilité qu’elle est indéterminée, c’est-à-dire à la fois qu’il faut la choisir parmi beaucoup d’autres par un acte qui est un acte de liberté, et que ce choix que nous en faisons la crée en tant que possibilité à l’intérieur d’un être absolu qui surpasse toutes les déterminations : isolée ainsi de toutes les autres, elle garde une forme abstraite et par conséquent se sépare de la totalité de l’être jusqu’au moment où, en se phénoménalisant, elle acquiert un caractère concret et reçoit, sous la forme d’une donnée, cela même qui lui manquait et que notre propre opération était incapable de lui donner. C’est donc par son accès dans le monde des phénomènes que la possibilité se détermine : et lorsque le phénomène s’en détache, c’est notre âme qui a acquis une puissance particulière par laquelle elle devient participante de l’acte pur et, par la création d’elle-même et de tous les modes qui la manifestent, coopérante à l’œuvre de la création.
2° Cette distinction va s’exprimer d’une autre manière encore. On peut dire que la possibilité comme telle nous est offerte, mais non pas qu’elle nous appartient. Le possible est pensé par nous avant d’être incorporé en nous. Et l’Être se réduit pour nous à un faisceau de possibilités parmi lesquelles nous discernons et adoptons l’une d’elles qui sera nous-même. Mais rien dans l’Être ne peut être nommé possible que grâce à une analyse qui le met en rapport avec notre liberté. Si l’intelligence est, comme on le dit souvent, la pensée du possible, encore faut-il remarquer que tout ce qu’elle contemple lui est en quelque sorte extérieur, bien qu’il soit présent dans un être qui la dépasse : ce qui avait conduit Malebranche à définir toute action de l’intelligence comme une vision en Dieu. Mais la volonté qui réalise le possible est nôtre et le fait nôtre, ou plutôt elle nous réalise nous-même en le réalisant ; et l’ouvrage même qu’elle accomplit est toujours destiné à périr, bien qu’il contribue, en périssant, à constituer notre essence impérissable. La liberté s’exerce donc sur deux plans différents : par cette possibilisation de l’être même qui lui fournit les éléments de son choix, et par l’actualisation du parti qu’elle a choisi [^1], avec cette double réserve que cette actualisation est toujours en rapport avec certaines conditions limitatives qui lui sont apportées par l’expérience et que son choix est si étroitement en rapport avec ces conditions qu’on peut dire à la fois qu’il les suppose et qu’il les appelle. Ce qui montre pourquoi il semble qu’il n’y ait pas de différence entre choisir ce que l’on est et le reconnaître. Dans tous les cas la formation de notre âme consiste à transformer un possible qui n’est qu’en Dieu, où notre liberté le fait en quelque sorte surgir, en une puissance dont il n’est pas vrai seulement de dire qu’elle est en nous, mais qu’elle est nous.
Cependant le même renversement du rapport entre la possibilité et l’actualité que nous observons lorsque nous disons que, si le phénomène est l’actualisation d’une possibilité, ce même phénomène n’est à son tour qu’une possibilité à l’égard d’un acte spirituel qu’il nous permet d’accomplir (et d’une disposition permanente que par son moyen nous avons désormais acquise), peut encore être mis en lumière, au sein même de l’acte de participation, à l’égard de l’absolu dont il dépend : car il n’y a rien dans l’absolu qui ne soit une possibilité pure à l’égard du moi qui l’actualise pour le faire sien ; mais il n’y a rien dans l’absolu, considéré en lui-même, qui ne soit nécessairement en acte, de telle sorte que, si l’absolu est à l’égard du moi un absolu de possibilité, c’est le moi qui, à l’égard de l’absolu, est un possible dont l’actualisation dépend de lui seul. Telle est sans doute exactement la thèse que nous propose Plotin lorsqu’il nous dit dans un langage d’une concision admirable (Ennéades IV, livre IV, 16) que « l’âme universelle en acte, mais particulière en puissance, devient particulière en acte et universelle en puissance dès qu’elle est unie au corps ».