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Car c’est alors une même chose de dire que l’être est intérieur à soi, qu’il est acte, qu’il est cause de soi, ou qu’il est un possible qui se réalise. Toutefois, dans l’acte pur, aucune dissociation ne peut se produire entre le possible et son actualisation. Cette dissociation commence avec la participation. Et cette participation nous oblige à dissocier du possible non actualisé, qui est le possible futur, un possible actualisé, c’est-à-dire qui appartient non point à l’instant et au phénomène, qui nous fournissent seulement les moyens de son actualisation, mais au passé où nous pouvons en disposer désormais à notre gré. En considérant le passé comme le simple objet du souvenir, on tend trop souvent à en faire une « chose » invisible et sur laquelle le regard de la mémoire se porterait, quand nous le voulons, comme le regard du corps se porte sur les objets matériels. Mais c’est là une sorte de matérialisation du psychologique, qui est intolérable. Le souvenir n’est rien que dans l’acte même qui l’évoque. Sa réalité est aussi celle d’un posse. Mais ce posse a une valeur ontologique qui l’emporte infiniment sur celle de l’image, quand il réussit à la produire. Car cette image n’est rien de plus qu’une sorte de tentative pour rattraper le phénomène qui nous a fui et dont il faut dire que l’essence même était de nous fuir. Aussi manque-t-on nécessairement la nature du souvenir quand on veut qu’il soit seulement une reproduction, un portrait de l’objet aboli ; et même on peut se demander s’il y a véritablement rien dans la conscience qui mérite le nom d’image, si l’image n’est rien de plus que cet essai par lequel nous tâchons de retrouver la présence même de l’objet sensible, — ce qui n’arrivera sans doute que quand nous parviendrons à le revoir extérieurement, et non plus intérieurement. Or telle est vraisemblablement l’origine de l’art. Encore est-il vrai que l’art n’est pas pure imitation, comme on l’a pensé, bien que l’imitation affranchisse sans doute cet acte proprement créateur, que dissimulait le spectacle de la chose au moment même où elle nous était donnée. Mais ce que l’art essaie de fixer, ou de faire renaître, ou de communiquer à d’autres, c’est précisément cet acte intérieur dans lequel l’objet s’est transmué en nous et qui est, si l’on peut dire, la signification ou l’être de cet objet, que son apparence phénoménale nous cachait et nous suggérait à la fois. Or cet acte intérieur n’est rien de plus lui-même qu’une possession secrète, qui témoigne d’une puissance qui est devenue nôtre et qu’il dépend de nous de mettre en œuvre quand nous le voulons et comme nous l’entendons. L’image est le signe qui l’accompagne et qui la soutient, mais qui s’évanouit peut-être à mesure que cette puissance elle-même acquiert plus de perfection spirituelle. Ainsi le souvenir pur est un souvenir sans image, une puissance qui ne se matérialise jamais, mais qui se change toujours en un acte de pensée ou d’amour, c’est-à-dire en un acte qui intéresse notre être même et notre rapport avec d’autres êtres, au delà de tous les signes qui l’expriment, et dont la matière sensible semble dissoute et comme transfigurée.

On comprend donc en quel sens il nous est permis de dire que le possible est être, et même qu’il est l’être de la participation. Et si le possible est d’abord un possible inactuel qui appartient à l’avenir et qui ne peut être qu’imaginé, nous dirons qu’en s’actualisant dans le phénomène il se convertit, dès que le phénomène a disparu, en une puissance intérieure, qui devient désormais l’essence actuelle de notre âme. Ainsi l’âme elle-même ne sort pas de la possibilité : elle est l’être d’une possibilité dont nous avons fait notre être même.

Le mot de possibilité ne nous paraît avoir une sorte d’infériorité ontologique que lorsque nous considérons l’être comme donné sous la forme d’une chose, c’est-à-dire d’un phénomène. Car alors il est la possibilité de cette chose, ou de ce phénomène. Mais à l’égard de cette chose ou de ce phénomène, c’est sa possibilité qui constitue son être même, qu’il ne faut pas confondre avec son apparence : cela est si vrai qu’à celui qui persisterait à considérer la possibilité comme étant seulement une ébauche ou un appel de la réalité, c’est-à-dire de ce qui n’est réel que parce qu’il est réalisé, il faudrait, en retournant le rapport classique que l’on établit entre les deux termes, dire que c’est la chose ou le phénomène qui constitue maintenant une possibilité par rapport à cette réalité spirituelle qui en est l’essence et la raison d’être et qu’il s’agit précisément pour nous d’en dégager. — Cependant on sera attentif à cette distinction que nous devons faire entre une possibilité que nous choisissons entre beaucoup d’autres, et que nous ne pouvons assumer que par sa mise en œuvre, et une puissance que nous avons acquise en l’assumant, qui désormais est nous-même et dont toutes les actions que nous pouvons faire peuvent être considérées comme étant la manifestation plutôt encore que la réalisation.

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