Cependant si l’âme ne peut être réduite à ce nœud de relations qui l’unissent à tous les autres modes de l’existence, on voit que son caractère intérieur et spirituel éclate d’une manière particulièrement vive dans la démarche par laquelle elle ne cesse de se séparer du corps auquel elle est unie dans la présence sensible, pour poser elle-même son absence, qui est une autre présence, une présence en idée ou présence spirituelle. Et si, dans l’expérience qu’elle a de l’objet et du corps, l’âme témoigne toujours de sa limitation, c’est-à-dire de son imperfection, de telle sorte que la matière semble la déterminer et jusqu’à un certain point l’opprimer, bien que, comme nous l’avons montré, cette « présence » des choses soit un effet de l’action sur elles de notre âme, qui est toujours présente à elle-même et qui se les rend à elle-même présentes, — en revanche, on peut dire que là où l’âme pense un objet absent, elle fait la preuve de sa prééminence singulière sur les choses matérielles qui ne cessent de la fuir : car elle est capable de retenir en elle et d’apercevoir avec une bien plus grande clarté, quand elles se sont dissipées, la signification réelle qui constitue leur essence cachée. La méditation de la notion d’absence apparaît même comme singulièrement instructive : elle peut servir de critère pour apprécier la différence entre les « charnels » et les « spirituels ». Car les premiers ne voient dans l’absence que cette déficience qui nous prive de la chose elle-même, considérée comme l’unique réalité : elle est l’épreuve de notre infirmité. Au lieu que les seconds sentent que l’absence leur apporte plus que la présence elle-même, ou plutôt se change en une présence d’un autre ordre, infiniment plus intime et plus pure, qui non seulement survit à la présence sensible, mais qui encore était la seule présence que nous cherchions à travers celle-ci, qui la dissimulait, bien qu’elle en fût toujours l’occasion et le moyen. Mais il y a plus : l’absence nous projette au delà du corps d’une double manière, car elle peut être une présence possible et qu’il nous appartient de réaliser, ou une présence remémorée et qu’il nous appartient d’évoquer. C’est le passage de la première à la seconde, à travers le phénomène tel qu’il apparaît dans l’instant, qui nous permet de constituer notre être spirituel. En lui la distinction du possible et de l’accompli cesse de se faire : les deux notions se recouvrent. Cet être spirituel est une possibilité dont nous disposons toujours, ou qui n’a plus besoin pour s’accomplir de la médiation du corps. Ainsi le corps et le phénomène ne cessent de passer et la vie même de la conscience est un mouvement qui ne s’interrompt jamais, mais le propre de l’âme, c’est de se replier en soi, et de chercher en soi le repos qu’elle trouve dans son acte même.
Quant à la difficulté que l’on rencontre dans le problème de l’existence de l’âme, et sans doute dans le problème même de l’existence d’un monde spirituel, elle réside précisément dans cette présence de l’absence, dont il nous semble qu’elle demande toujours à être comblée, dans cette existence d’une possibilité dont il nous semble qu’elle n’est rien si elle ne parvient pas à s’actualiser dans la matière. Nul ne peut nier pourtant, d’abord, qu’il y ait une existence de la virtualité comme telle ; et si cette existence est en effet une existence de pensée, cela ne veut pas dire qu’elle soit comme telle une existence imparfaite ou diminuée, mais seulement qu’elle s’oppose à l’existence sensible ou donnée, qui semble y ajouter afin de la réaliser, et qui y retranche aussi et la refoule, comme on le voit chez celui qui, possédant la chose, ne possède rien parce qu’il ne possède pas la pensée de la chose. Mais si l’on en venait à prétendre que c’est celui qui ne possède que la pensée de la chose qui ne possède rien, on répondra que c’est le contraire qui est vrai, du moins si on accorde que le corps est destiné lui-même à périr, qu’il est une réalité qui nous demeure étrangère, ou mieux encore une simple apparence, qui est destinée à nous fournir des pensées, et qui ne peut y réussir qu’à condition de périr. On fera la même observation en ce qui concerne le rapport de la présence et de l’absence : car c’est l’absence du corps qui se change en la présence de son idée, la présence de cette idée étant la propre présence de l’âme à elle-même dans un mode de l’existence qu’elle fait sien. On mesurera par là ce que l’absence nous permet à la fois de gagner et de perdre. Et on ne négligera pas cette observation que, quand la présence même de la chose est donnée, c’est qu’elle est reçue dans cette absence qui va lui survivre et qui enveloppe déjà le sensible dans une présence spirituelle. Ce qui a d’incalculables conséquences en ce qui concerne la conception que nous devons nous faire aussi bien de la conscience que du rapport entre notre être sensible et notre être métaphysique.