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On a dit que l’esprit était comme le principe masculin et l’âme comme le principe féminin. Et il est vrai que l’âme reçoit tout ce qu’elle possède, mais elle le reçoit d’un acte qu’elle est obligée de faire sien. On a dit aussi que l’âme était de la terre et l’esprit du ciel, mais c’est l’âme qui rejoint la terre au ciel. Et dans la trinité du corps, de l’âme et de l’esprit, c’est l’âme qui unit les deux termes extrêmes, qui requiert la présence du corps, c’est-à-dire d’une apparence qui la manifeste, mais qui doit disparaître pour être spiritualisée. Ainsi l’âme peut être subordonnée tantôt au corps, tantôt à l’esprit ; et c’est dans cette ambiguïté même que réside son essence, qui est l’exercice de sa liberté. Il faut même qu’elle soit enchaînée au corps par la nature pour qu’elle puisse briser ses chaînes par un acte libre. Mais il n’y a que la philosophie qui les brise : c’est elle qui nous découvre la présence de l’esprit et fait de notre âme un esprit. Cependant, puisque c’est un acte qui peut fléchir, on comprend que notre âme reste souvent tournée vers le corps et qu’elle ait toujours besoin d’un effort pour retrouver sa pure essence spirituelle. C’est là sans doute la véritable distinction que Leibniz veut établir entre les âmes et les esprits, qui n’est jamais faite, mais toujours à faire lorsqu’il dit (Monadologie, § 83) : « Entre autres différences qu’il y a entre les âmes ordinaires et les esprits, dont j’ai déjà marqué une partie, il y a encore celle-ci que les âmes en général sont des miroirs vivants ou images de l’univers des créatures, mais que les esprits sont encore images de la divinité même, ou de l’auteur même de la nature, capables de connaître le système de l’univers et d’en imiter quelque chose par des échantillons architectoniques, chaque esprit étant comme une petite divinité dans son département. » Or c’est le propre de la liberté de nous faire âme ou esprit : il est impossible de couper entre les deux termes et la liberté oscille sans cesse de l’un à l’autre. Car l’âme est une perspective non pas seulement sur la réalité du monde, tel qu’il lui est donné, mais sur toutes les possibilités de l’être parmi lesquelles elle choisit celles mêmes qu’elle assume : elle réside au point où l’être, pour dire moi, s’incarne et se désincarne à la fois, où l’infini se finitise et le fini s’infinitise. Dans le langage qui lui est propre, Plotin distingue trois sortes d’âmes (Ennéades IV, livre III, 6) : celles qui s’unissent avec les intelligibles, celles qui les connaissent et celles qui les désirent. Ce sont là trois degrés dans la vie de l’âme qui, en tant qu’elle désire les intelligibles, vit encore dans le sensible, en tant qu’elle les connaît n’est encore qu’une intelligence, en tant qu’elle leur est unie est véritablement un esprit. Il n’y a pas d’autre transcendance que celle de l’acte, c’est-à-dire de l’esprit ; mais il n’y a de transcendance que celle que la participation change sans cesse en immanence, c’est-à-dire en expérience. Or c’est la transcendance même qui nous échapperait si nous ne pouvions la faire descendre dans l’existence : et tel est le rôle propre de l’âme, qui se sert du corps comme instrument, mais qui ne cesse aussitôt de s’en affranchir. Il y a entre l’esprit et l’âme une différence de pureté et non de nature, de tension et non d’extension. Ainsi il est faux de soutenir, comme le préjugé populaire y incline, que l’âme est dans le corps ou que l’esprit est dans l’âme ; car il n’y a pas entre ces trois termes de rapports locaux ; en un sens il serait plus vrai de dire que c’est le corps qui est dans l’âme et l’âme qui est dans l’esprit, à condition qu’on entende par là seulement un ordre de subordination que la participation fait éclater, dans l’âme elle-même, entre l’esprit, en tant qu’il est la source d’où elle procède, et le corps en tant qu’il est la limite à laquelle elle se heurte. Gœthe disait de l’âme qu’elle est « le premier entretien de la nature avec Dieu », mais en méconnaissant que c’est la nature au contraire qui remplit tout l’intervalle entre l’âme et Dieu et qui leur permet de communiquer. La vie de l’esprit se réalise non point par la connaissance de la nature, mais par la relation des consciences entre elles, c’est-à-dire par leur union réciproque à laquelle la nature sert de médiation et l’amour de principe. Le propre d’une telle union, c’est de restaurer cette unité vivante qui est celle de l’esprit, que la diversité des existences particulières ne cesse de menacer, mais qui justifie cette diversité et qui la surmonte. On dit de l’âme qu’elle est là où elle agit, mais l’acte le plus haut qu’elle puisse accomplir, le seul par lequel elle s’engage spirituellement, ce n’est pas l’acte de connaissance qui suppose un objet déjà donné et qu’elle n’a pas créé, ni l’acte de volonté qui est un effort pour imposer aux phénomènes notre marque, c’est l’acte d’amour, qui pose la valeur de l’objet aimé, et qui l’engendre et nous engendre nous-même à l’existence dans une sorte de mutuelle solidarité. Aussi est-il vrai que l’âme se trouve dans le lieu même où elle aime. Or que peut-elle aimer, sinon la valeur, et aimer absolument, sinon la suprême valeur ? Et où peut résider pour elle la valeur, sinon dans l’existence spirituelle à laquelle elle participe avec les autres âmes ? C’est par un amour corrompu que l’âme aime le corps et devient elle-même corps. Et quand on oppose le corps à l’idée et que l’on parle, comme le faisaient les Anciens, de l’amour de l’âme pour les réalités intelligibles, ce qu’on entend par là, c’est sans doute, dans ces réalités elles-mêmes, non point l’objectivité par laquelle elles se détachent de nous pour qu’on les contemple, mais cet acte intérieur qui les fait être ce qu’elles sont et qui nous rend participants de leur essence par le même acte que nous accomplissons pour les saisir et leur donner en nous l’existence. Or nous trouvons ici tous les traits caractéristiques de l’amour, qui n’est pas seulement la source de toute intelligibilité et la justification du monde, c’est-à-dire de toutes les conditions sans lesquelles il ne pourrait pas s’exercer, mais qui met à la disposition de notre liberté, en nous permettant sans cesse de le reproduire, l’acte suprême de la création, c’est-à-dire un acte par lequel nous appelons sans cesse à l’être notre âme elle-même, conjointement avec l’âme d’un autre ; la création de toutes les œuvres matérielles n’est rien de plus que l’ensemble des moyens par lesquels les âmes s’expriment et par lesquels elles communiquent. La création artistique la plus humble est elle-même l’expression de notre âme, ou d’une âme imaginaire, dont il arrive que l’existence l’emporte en relief et en intensité sur toute existence que nous considérons comme réelle. Tant il est vrai que l’esprit recèle en lui un infini de possibilités où l’âme même qui est la nôtre, en s’actualisant, a le pouvoir d’évoquer une infinité d’autres âmes — actuelles ou virtuelles — dont elle est solidaire et avec lesquelles elle cherche toujours une union plus parfaite.

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