Mais de même que l’âme ne devient esprit que par une opération de spiritualisation, de même qu’elle ne pénètre dans l’universel qu’en se désindividualisant, de même encore elle ne s’élève du temps à l’éternité qu’en se détemporalisant. Et de même que cette spiritualisation laisse toujours subsister une relation avec la matière et le corps, sans lesquels elle n’aurait rien à spiritualiser, de même, c’est l’individuel en elle qui s’universalise, mais sans jamais s’abolir, c’est son expérience temporelle qui se transfigure en s’éternisant. Car nous ne pouvons pas séparer du temps notre destinée temporelle : c’est dans le temps qu’elle s’accomplit ; et nous savons que sans l’opposition de l’avenir et du passé, sans la conversion de l’un dans l’autre, l’âme serait engloutie par la réalité telle qu’elle s’offre à elle dans l’instant, c’est-à-dire par la matière. On peut donc dire du temps que c’est lui qui affranchit l’âme et lui donne une existence indépendante. Mais il n’y parvient qu’à condition de n’entraîner que le phénomène, de telle sorte que l’âme soit elle-même une victoire sans cesse remportée à la fois contre le phénomène et contre le temps. Il semble que le propre du temps, ce soit ainsi de nous permettre d’engranger toujours pour l’éternité. Or cette éternité, c’est l’esprit lui-même, en tant qu’il est l’origine même de la participation et par conséquent de toute existence temporelle, mais en tant aussi que l’âme remonte sans cesse vers lui par chacune de ses démarches afin de découvrir en lui leur essence significative. Or le possible que nous projetons dans l’avenir avant de le réaliser dans le présent est en lui-même intemporel. Et, comme on l’a montré, intemporel aussi est le souvenir, qui n’est qu’un possible spirituel que nous pouvons faire pénétrer de nouveau dans la conscience à tous les moments du temps. Intemporel enfin est l’acte de la pensée, dans le présent où il s’exerce, en tant qu’il ignore l’opposition de l’avenir et du passé et ne cherche point à réaliser le passage de l’un à l’autre. Or c’est dans l’intemporel que s’opère toujours la jonction de l’âme et de l’esprit, bien que l’âme ne puisse s’engendrer elle-même comme âme que grâce précisément à cette possibilité qui doit, après s’être actualisée, se changer en souvenir, qui par conséquent ne cesse de créer le temps et de l’abolir, afin de convertir sans cesse son devenir en être. Ce qui montre comment nous ne sommes que ce que nous sommes devenus. Mais l’ambiguïté de l’instant exprime assez bien ce rapport de l’être et du devenir par lequel s’opère la jonction de l’âme et de l’esprit : car c’est dans l’instant que tout passe, c’est-à-dire tous les phénomènes au moyen desquels l’âme constitue sa propre destinée ; et c’est dans cet instant indivisible pourtant, qui surmonte le temps au lieu d’en être la coupure, que s’exerce cet acte éternellement présent dont l’âme ne cesse de participer. Aussi faut-il dire que c’est dans le temps qu’elle ne cesse de besogner, mais qu’elle ne possède rien autrement que dans l’éternité, où l’on peut dire que son activité à la fois se repose et trouve sa forme la plus déliée et la plus parfaite ; nous en avons l’expérience fuyante dès cette vie, dans la contemplation de la vérité ou de la beauté et dans la joie du pur amour. Or c’est dans la manière dont le temps et l’éternité se nouent à l’intérieur même de notre expérience que nous pouvons en quelque sorte vérifier le rapport de l’âme et de l’esprit. Et l’on comprend facilement que ce rapport doive se réaliser à la fois par le moyen du corps, dont notre âme aspire pourtant toujours à s’affranchir, par le moyen de l’existence individuelle, à laquelle nous donnons toujours une signification universelle, par le moyen de la possibilité enfin qui, en s’actualisant, nous permet de participer à l’acte pur. Le temps est l’instrument qui nous lie au corps et nous en délivre, qui assigne des limites à l’individualité et qui les rompt, qui crée notre possibilité et qui l’accomplit : il est le véhicule de notre éternisation.
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