Mais c’est un sommet qui est rarement atteint et d’où l’on retombe presque aussitôt. La condition de l’âme humaine est en réalité bien différente. Car l’âme est toujours mêlée de passivité, livrée à des états qui l’asservissent, engagée dans le jeu des phénomènes qu’elle ne cesse de faire surgir dans l’expérience comme la condition même de toutes ses acquisitions. Ainsi il arrive qu’elle s’oublie au profit de cela même qui lui est donné et qui ne cesse de la capter et de la retenir, mais contre quoi elle a sans cesse à débattre et même à se battre, afin de se conquérir elle-même en changeant toutes les résistances qui lui sont opposées en moyens par lesquels elle s’éprouve et se purifie. Elle risque donc toujours d’être submergée, et même de considérer comme l’unique réalité ce dehors qui la contraint et dont elle ne parvient jamais tout à fait à se libérer. Bien plus, il arrive qu’elle n’ait conscience d’elle-même que par l’aveu qu’elle est obligée de faire de sa faiblesse et de son infirmité. Mais cet aveu même commence sa délivrance. Car sa destinée n’est pas de chercher à régner sur la matière, comme s’il s’agissait seulement pour elle de la posséder et d’en faire usage, — ce qui, si on observe l’exemple de toutes les époques et surtout de la nôtre, ne peut faire que l’asservir, — c’est d’en user comme n’en usant pas, de la traverser et de la dépasser afin de chercher sa signification spirituelle, non pas seulement, comme on le croit parfois, en n’ayant de regard pour elle que par rapport aux besoins du corps, mais en essayant de découvrir en elle une occasion de mettre en jeu une puissance de la conscience, ou d’entrer en communication avec les autres consciences. Tel est en effet le double rôle que la matière joue dans le monde. Mais elle ne peut le jouer qu’à condition qu’elle ne devienne jamais pour nous une fin, ce dont elle nous menace toujours. Aussi quand on dit de l’âme qu’elle est spirituelle, ce que l’on veut dire, c’est non pas proprement qu’elle est étrangère à la vie du corps, puisqu’elle a besoin du corps pour être, mais qu’il faut qu’elle devienne elle-même une âme spirituelle, c’est-à-dire qui ne cesse jamais de poursuivre sa propre spiritualisation. Il ne s’agit donc point de maudire le corps, puisque l’âme ne fait rien que par le moyen du corps. Il ne s’agit pas de se détourner de toute tâche matérielle afin de ne laisser subsister dans sa conscience que les virtualités du rêve pur. Mais ces tâches, il faut les accomplir ; ces virtualités, il faut les réaliser ; ce corps lui-même il faut l’exercer, afin que notre âme à son tour ne cesse de croître, de s’enrichir et de s’affiner. Seulement il ne faut pas que, dans ces besognes extérieures, elle vienne s’absorber et mourir. Chacun de nous sent bien qu’elles n’ont de valeur que par la signification qu’elles peuvent prendre pour nous, c’est-à-dire par le bienfait intérieur qu’elles nous apportent, par la transformation ou simplement la formation de notre être spirituelle qu’elles rendent possible. Ce sont seulement des médiations. Aussi leur caractère propre est-il d’être engagées dans le devenir. Elles sont destinées à passer. Mais c’est au moment où elles passent qu’elles nous découvrent leur secret. Il n’y a rien dans l’âme qui ne soit assujetti, pour être, à être d’abord manifesté, c’est-à-dire phénoménalisé. Mais l’âme ne vit elle-même que de ce retour sur soi qui succède à la manifestation et abolit la phénoménalité. Or si l’une et l’autre ne cessent de disparaître, faut-il dire que l’âme ne cesse de disparaître avec elles et de renaître à chaque instant avec une autre manifestation, avec un phénomène nouveau ? Tel est en effet son destin aussi longtemps que dure sa vie corporelle. Mais au cours même de celle-ci, l’âme convertit en sa propre substance ce que le temps ne cesse d’anéantir. A ce qui passe, elle refuse de s’attacher : elle ne vit que par le dépouillement. Seulement ce serait une erreur grave que de considérer le dépouillement comme une opération purement négative, dont on comprendrait mal qu’elle pût nous donner plus que ce qu’elle refuse, et par le fait même qu’elle le refuse. Mais ce dépouillement la transfigure. Tout ce qui est refusé par nous doit être spiritualisé par nous : il faut que la phénoménalité nous soit retirée pour qu’elle nous révèle notre essence. Or si, d’une part, nous ne savons rien de l’esprit comme objet, s’il est ce qui ne peut jamais devenir objet, mais si, d’autre part, notre conscience est toujours assujettie à saisir d’abord la réalité sous une forme donnée, il n’y a pas d’autre participation à l’esprit que par la spiritualisation de tout objet qui peut nous être donné. C’est cette œuvre de spiritualisation qui constitue l’activité propre de notre âme, ce qui la fait proprement âme. Et l’on n’admirera jamais assez l’extraordinaire corrélation qui se produit ici entre le cours même du devenir, tel qu’il semble s’imposer à nous du dehors, indépendamment de toutes les opérations que nous pouvons accomplir, et l’acte tout intérieur qui est constitutif de notre liberté et par lequel notre âme peut à chaque instant vaincre ou succomber : car s’il est vrai que le devenir nous montre les choses elles-mêmes, en tant qu’elles tombent à chaque instant dans le néant, sans nous et même malgré nous, c’est qu’il faut qu’elles y tombent, ou du moins qu’elles cessent à chaque instant d’apparaître, pour acquérir, à condition que notre liberté y consente, cette forme d’existence purement spirituelle qui, dans le souvenir, commence par n’être qu’une sorte de décalque où s’accuse encore notre subordination à l’égard du donné, mais pour se changer bientôt en une puissance tout intérieure dont nous disposons et dans laquelle notre âme se trouve libérée de la servitude où elle était d’abord entrée. La nature nous invite par conséquent à ce dépouillement que la liberté seule est capable de consommer ; mais elle ne nous l’impose que par la mort du phénomène, avec lequel meurt aussi la conscience qui prétend s’y réduire. Au lieu que, de cette mort, la conscience peut tirer, par un acte qui ne dépend que d’elle seule, sa propre résurrection spirituelle. Nous pensons par là aussi dissiper les craintes que l’on pourrait avoir à l’égard d’une certaine conception idolâtrique de l’esprit, auquel l’âme ne participe pas comme à une chose dont elle obtiendrait une part, mais seulement par un acte de spiritualisation à l’égard de tout ce qui peut jamais lui être donné et sans quoi elle n’aurait jamais rien à spiritualiser. Ajoutons enfin que l’esprit ne peut pas être défini seulement comme la simple condition de possibilité de cette spiritualisation : il est son actualisation elle-même, c’est-à-dire son actualité en tant précisément qu’elle nous découvre toujours et partout l’essence de chaque être et de chaque chose.
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