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Toutefois cette conception ne va pas sans difficultés : car ce serait nier, semble-t-il, à la fois l’existence de l’esprit et celle de la matière. Ce serait donner à l’âme une sorte de privilège absolu par rapport à tous les autres modes de l’existence, et considérer la spiritualité comme une sorte de sommet vers lequel elle se porte, mais qui n’est rien que par l’effort d’ascension qu’elle fournit et qui à chaque instant est la mesure véritable de ses succès et de ses échecs — et la matérialité comme une sorte de dépôt qu’elle laisse après elle, qui n’est rien que par ses défaillances et mesure précisément la profondeur de sa chute. De fait, l’âme nous a bien paru en effet inséparable de cette création d’une échelle verticale sur laquelle elle ne cesse de se mouvoir et le long de laquelle elle poursuit à la fois la possession et la mise en œuvre de la valeur. Cependant c’est la possibilité même de cette échelle qui constitue le problème de l’âme, qui fait que celle-ci ne peut être définie comme un absolu d’où procèdent tous les autres modes de l’être, qu’elle cherche à acquérir ce qui lui manque et qu’elle reçoit de plus haut l’élan même qui la meut. De fait, si l’esprit et la matière ne marquaient rien de plus que les limites extrêmes de son développement, l’idéal vers lequel elle tend et l’inertie qui ne cesse de la menacer, il ne serait pas possible de la définir par un acte de participation ; le mot même n’aurait plus de sens. Il faudrait renoncer à cette expérience primitive que nous avons décrite et dans laquelle l’activité que nous exerçons est une activité qui nous est proposée et qu’il nous appartient de mettre en œuvre, encore que d’une manière imparfaite et dans des conditions où son exercice est toujours entravé. L’esprit et la matière ne seraient rien de plus, à l’égard de nous-même, qu’un haut et qu’un bas et n’auraient qu’une existence relative. Ils indiqueraient seulement le double sens de la flèche selon laquelle tous nos mouvements intérieurs se trouvent orientés. Mais on ne peut pas s’en tenir à une telle comparaison. Car qu’il y ait un haut et un bas et que le premier exprime un exercice positif de notre activité, et le second son état d’indifférence ou d’abandon, cela suffit pour justifier cette thèse que c’est l’esprit qui constitue l’être véritable, et que la matière en est seulement la limitation, c’est-à-dire la forme phénoménale qu’il reçoit pour une conscience qui y participe du dedans, et se trouve sans cesse débordée par lui du dehors. Dès lors l’esprit n’est pas seulement pour nous un idéal : car nous sommes esprit, bien que nous ne soyons pas tout esprit. Nous sommes même esprit dans ce que nous sommes et matière dans ce que nous ne sommes pas. Et si nous pouvons affirmer l’existence de l’esprit absolu au delà des limites de la participation, ce qui peut sembler une extrapolation illégitime, ce n’est pas seulement parce que l’esprit, c’est l’être lui-même considéré dans son intimité pure et dans son unité totale et indivisible, en tant qu’il est la condition de toute participation possible, ou encore la puissance inconditionnelle de l’affirmation que toutes les affirmations conditionnelles supposent et analysent, — c’est principalement parce que l’opposition de l’esprit et de la matière, où ces deux termes n’ont de sens que par leur corrélation même, n’est qu’un exemple de cette opposition entre les contraires que nous avons été amené souvent à décrire (en particulier dans notre volume De l’Acte, pp. 207-210, et dans tout le corps du volume) et qui donne à l’un d’eux un tel privilège qu’au delà de la corrélation qui l’unit à l’autre, il fonde du même coup, enveloppe et surmonte l’opposition qu’il soutient avec son contraire. Ainsi on dira de l’esprit qu’il est le terme positif, dont la matière est la négation : mais l’esprit ne s’oppose à la matière qui le nie que dans la mesure où il est relatif à cette matière et où il en subit la limitation. Cependant comment cette matière elle-même peut-elle apparaître ? Et d’où cette limitation peut-elle surgir ? Qu’on l’appelle limitation ou négation, encore faut-il qu’elle soit possible, ou encore qu’il y ait dans l’être une possibilité par laquelle elle se réalise. Or il n’y a de positif dans l’être que ce par quoi il est intérieur à soi, ou encore que ce par quoi il est esprit et non pas matière. Il faut donc que, dans la corrélation de l’esprit et de la matière, ce soit l’esprit qui se limite lui-même. Ce qui ne constitue rien de plus qu’une sorte d’exigence logique à laquelle l’expérience que nous avons de la participation apporte une sorte de satisfaction.

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