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Cependant il semble que le problème de l’immortalité puisse recevoir un nouvel éclaircissement plus positif de la considération même du temps et du rapport qu’il implique entre l’avenir et le passé. Si la ligne de démarcation entre l’avenir et le passé, c’est l’expérience du corps et du monde, tels qu’ils nous sont donnés dans le présent, où l’avenir s’actualise pour se transformer en passé, il faut dire que la mort, c’est la cessation d’une telle expérience. Cependant quand la distinction de l’avenir et du passé cesse de se faire, on pourrait penser que l’éventuel et le remémoré s’abolissent à la fois ; et, de fait, on les considère presque toujours comme n’ayant de sens que pour un être qui, situé dans l’instant, dispose d’un corps et fait encore partie du monde. C’est qu’il n’y a pas d’autre existence réelle, croit-on, que celle du corps et du monde : c’est elle qui supporte la représentation de l’éventuel, qui l’anticipe, et du remémoré, qui lui succède, sans que l’une et l’autre puissent être définies autrement que comme des existences représentées, c’est-à-dire niées. De telle sorte que, quand notre existence réelle, c’est-à-dire celle de notre corps, disparaît, à plus forte raison disparaissent aussi ces existences flottantes et larvées qu’il soutenait et qui ne subsistaient que par leur relation avec lui. Toutefois ce n’est pas ainsi que les choses se présentent pour nous : car nous avons montré que c’est la pensée de l’éventuel, ou celle de l’accompli, qui nous fait pénétrer dans l’être véritable, en tant que cet être est un être spirituel et qui pour ainsi dire se fait lui-même éternellement. Et c’est l’existence du corps qui nous a au contraire paru une existence phénoménale et évanouissante, qui périt aussitôt qu’elle est née, qui n’a aucune subsistance par soi, qui n’est qu’une apparence pour autrui, et qui fournit la double condition du développement de notre propre conscience et de ses relations avec toutes les autres. C’est comme un écran qui sépare le passé de l’avenir, mais qui nous sépare aussi de ce monde spirituel où le passé et l’avenir nous permettent de pénétrer en nous faisant croire qu’il n’y a de réel que cet écran même dans lequel le passage de l’un à l’autre ne cesse de se produire. Cependant une telle barrière n’est rien que pour permettre ce passage : et le sens de ce passage, c’est de nous donner accès dans un monde où il n’y a plus de choses, mais seulement des pensées qui se réalisent, et telles que, aussi longtemps qu’elles restent possibles, elles sont pour nous participables sans être encore participées, au lieu qu’elles deviennent nos propres pensées et forment en quelque sorte notre essence invisible et secrète à partir du moment où elles ont subi l’épreuve de la vie et, par opposition au présent du corps, n’appartiennent plus qu’au présent de l’esprit. Dès lors, s’il était naturel, quand on considérait le modèle de toute existence comme fourni par la matière, d’imaginer que notre existence, c’était celle de notre corps, existence toujours disparaissante et toujours renaissante jusqu’au moment où la mort venait la dissoudre et la retirer du monde qui poursuivait sans elle son propre devenir, au contraire, quand on considère toute existence comme intérieure à elle-même et créatrice d’elle-même, le corps et le monde dont il fait partie n’ont de sens que pour elle et par rapport à elle, l’univers matériel se trouve compris en quelque sorte dans l’univers spirituel, il n’exprime rien de plus que la condition qui permet, au sein d’un tel univers, à des existences indépendantes de se constituer et de s’accorder.

Ainsi la mort, qui, dans le monde phénoménal, est un absolu précisément parce qu’elle oblige cette existence phénoménale à se mettre en relation avec l’absolu, n’est, dans le monde spirituel, qui est le séjour de notre existence réelle, qu’une mince barrière que nous ne pouvons pas éviter de franchir et qui le sépare seulement du monde matériel, c’est-à-dire de la voie même par laquelle on y accède. Un ruisseau « peu profond », selon le mot du poète, qui, de loin, est toujours un abîme, qui se comble à mesure que nous nous rapprochons de lui davantage et dont la traversée pour presque tous les hommes est facile et presque insensible. C’est que la mort nous délivre d’un monde où nous errions comme un étranger pour nous rendre à notre véritable patrie qui est nous-mêmes. Mais nous nous apercevons alors qu’elle consomme cette délivrance à l’égard des choses et des événements que le temps réalise à chaque instant, après en avoir fait les véhicules de notre propre croissance intérieure.

Il y a plus : nous ne sommes pas absolument sans lumière sur l’état de la conscience lorsque s’abolit la cloison qui séparait l’avenir du passé. Alors nous sommes à la fois et tout ensemble dans le passé et dans l’avenir. Qu’est-ce à dire, sinon qu’à l’instant évanouissant succède une présence éternelle, ou encore que le passé et l’avenir, au lieu de s’effacer, se recouvrent ? Nous ne pouvons faire de distinction alors entre la possibilité et son accomplissement. Le possible que nous découvrons est devenu nôtre : il est maintenant non pas une chose que nous contemplons, mais un acte dont nous disposons. Dès lors il n’est pas vrai de dire, comme on nous le reprochera presque sûrement, que le moi, ne trouvant plus en lui que son propre passé, se referme pour ainsi dire sur lui-même et que tout avenir lui est désormais refusé. Il vaudrait mieux dire que son passé est devenu pour lui son avenir : c’est dire qu’il cesse d’être un fardeau qui l’accable, une prison dont il ne peut plus s’échapper, un remords qui le hante toujours, un enfer dont rien ne réussit à le délivrer, pour nous découvrir une signification actuelle, c’est-à-dire éternelle, une valeur que le moi a su dégager et faire sienne, une relation avec l’absolu qu’il n’achèvera jamais d’épuiser. Et peut-être même faut-il reconnaître qu’il y a là un double usage du passé qui, jusque dans l’immortalité, dépend de notre libre arbitre. Mais si le rôle du devenir était d’assujettir notre activité intérieure à une détermination qui l’obligeait précisément à vaincre sa propre subjectivité, on voit que ce qu’il nous permet d’atteindre, par le moyen de cette détermination et lorsqu’elle cesse de s’imposer à nous, c’est une réalité spirituelle à laquelle nous sommes devenus présent, qui fonde notre existence personnelle et qui la dépasse, dans laquelle enfin s’opère une communion entre toutes les existences spirituelles, qui n’aurait pas été possible sans ces instruments de communication que l’expérience objective nous a fournis, mais qui ne pouvait s’achever que par leur disparition.

Cette évocation de l’état que nous appelons l’immortalité ne correspond pas seulement au pressentiment de toutes les consciences qui voient unanimement dans l’immortalité une conversion du sensible en spirituel, et dans le terme fini de notre existence une ouverture sur l’infini, c’est-à-dire la connexion actuelle du fini et de l’infini : on peut dire que dans le cours même de notre vie nous en retrouvons une sorte d’ébauche. Car le sensible masque en nous les démarches proprement spirituelles, mais en leur permettant de s’accomplir. Ainsi, l’avenir n’est pas pour nous seulement un lendemain en quelque sorte matériel et organique marqué à l’horloge du corps ; il y a un lendemain spirituel, qui est notre passé même en tant précisément qu’il est devenu une puissance disponible que nous sommes à tout instant capable d’actualiser. Dans ce lendemain spirituel, il peut arriver que nous soyons comme oppressé par les images des choses qui nous ont quitté : c’est alors que nous croyons encore que ce sont les choses qui sont réelles, ou les images que nous avons gardées, et qui ne cessent de nous poursuivre. Mais il arrive aussi que ces images s’effacent vite, ou qu’elles soient l’occasion d’un acte spirituel exclusivement présent, dont elles sont seulement l’occasion et dans lequel, retrouvant cette possibilité que nous avons soumise à l’épreuve du sensible et profitant de cette épreuve, nous l’actualisons et la faisons nôtre désormais par une démarche pure de notre esprit où la pensée et le vouloir coïncident. Tel est le sens que nous donnons dès maintenant à l’expérience de la vie spirituelle, entendant par là une vie qui a traversé la vie sensible, mais qui s’en est détachée, qui est toujours nouvelle et toujours disponible, où le passé et l’avenir sont conjugués dans le même présent, qui porte en elle dans chacune de ses opérations une infinité toujours actuelle, qui, enfin, au lieu de s’enfermer dans sa propre clôture, réduit l’absolu de sa propre essence aux relations qu’elle soutient avec l’absolu et avec toutes les essences qui en participent.

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