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Il est à craindre cependant que l’on allègue contre cette conception l’absence d’une expérience positive qui la confirme. Car on ne peut nier qu’une telle théorie ne soit solidaire de notre théorie même du temps et qu’elle ne paraisse toujours établir une assimilation contestable entre mourir dans la vie à ce que nous venons d’être, et mourir, quand nous cessons de vivre, à tout ce que nous avons été. Il ne suffit même pas de dire qu’une telle assimilation respecte la distinction des termes comparés et nous oblige du même coup à les lier, puisque nous savons qu’ils diffèrent comme le relatif de l’absolu, mais que pourtant c’est dans l’absolu que le relatif trouve son fondement, c’est-à-dire la relation du présent avec le passé, dans la relation du temps avec l’éternité. On ne saurait en effet mettre en doute ni que les autres ne puissent avoir une autre expérience que celle de ma mort, ni que je sois incapable de communiquer aux autres l’expérience que je puis avoir de ma propre immortalité. Comment en serait-il autrement, puisque toute expérience extérieure a précisément pour condition le temps où j’apparais et disparais moi-même comme phénomène, ou comme corps, de telle sorte que les autres, qui ne me connaissent que du dehors, sont seuls aussi à connaître ma mort, — et puisque je ne puis être immortalisé que du dedans, c’est-à-dire là où précisément, ayant achevé dans le temps ma course phénoménale, je cesse de témoigner de moi-même dans une expérience commune aux autres et à moi ? Je me trouve donc en présence de cette alternative : c’est que, si je m’adresse à autrui, il ne peut rien savoir de mon immortalité, et que si j’ai recours à moi seul, je ne puis rien en communiquer, et même ne pourrais rien en communiquer qu’en faisant renaître les conditions mêmes de l’expérience qui permet cette communication, qui précisément impliquent la mort et excluent l’immortalité. Est-ce donc que l’immortalité est objet de foi et qu’elle ne peut pas être autre chose ? On a déjà montré qu’elle ne saurait être ni objet d’expérience, ni objet de raisonnement. Mais ce n’est pas en rabaisser la certitude que de dire qu’elle est objet de foi. C’est même éclairer le problème de la foi. Car peut-être toute foi implique-t-elle la foi en l’immortalité et même s’y réduit-elle ; il n’y a point de foi en effet qui n’affirme l’irréductibilité du monde spirituel au monde matériel et par conséquent l’impossibilité où nous sommes d’accepter qu’il lui soit assimilé et qu’il succombe avec lui. C’est même le signe essentiel de la foi qu’elle accepte que l’esprit soit astreint à se manifester dans un monde d’apparences, bien que les apparences puissent toujours témoigner contre lui, et non point pour lui ; et c’est pour cela que la foi est toujours prête au sacrifice, ce qui est le seul moyen qu’elle ait de témoigner en faveur de l’esprit, à l’intérieur des apparences elles-mêmes, là même où les apparences sont contre lui. La mort peut être définie comme un sacrifice auquel nous sommes pour ainsi dire contraints et qui semblerait nous imposer la subordination du monde matériel au monde spirituel, s’il ne dépendait pas de notre liberté de faire que notre mort fût en effet un sacrifice, — puisqu’il arrive tantôt que nous la repoussions et que nous protestions contre elle en démontrant par là même à la fois notre attachement aux choses sensibles et notre impuissance à le contenter, et tantôt que nous l’acceptions comme le terme même qui donne à notre vie cette signification dernière que notre vie tout entière doit concourir à produire. Bien plus, on découvre dans la foi une sorte d’ambiguïté qui est inséparable du problème de l’immortalité : car il semble que la foi, comme l’immortalité, ait l’avenir pour objet. Il nous semble que le propre de la foi, ce soit d’espérer que ce qui n’est en nous qu’une idée, c’est-à-dire une possibilité, deviendra un jour une réalité ; et de même, nous pensons que l’immortalité, ce sera pour nous un avenir dans lequel notre vie non seulement continuera, mais nous donnera en quelque sorte la possession de tout ce vers quoi jusque-là elle n’avait fait qu’aspirer. Ce n’est là pourtant qu’une apparence. Car comme la foi est l’affirmation actuelle d’une réalité invisible, mais qui donne son sens à la réalité visible et temporelle, dont elle fait non pas une fin vers laquelle elle tend, mais un moyen pour elle de s’accomplir, ainsi l’immortalité n’est l’affirmation de notre survivance à la mort que pour témoigner de la présence d’un acte spirituel qui a besoin pour être de s’incarner dans le devenir, mais de telle manière qu’il domine tout le devenir, sans que ce devenir lui-même soit jamais capable de l’asservir et de le faire succomber.

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