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Car il ne suffit pas de dire de la mort qu’elle est inséparable de la vie et fait corps avec elle, comme la naissance elle-même, ou qu’il faut l’intégrer en elle comme l’événement qui la termine et qui l’accomplit. Si nous avons toujours le sentiment que la mort est mêlée à la vie, c’est dans la mesure où vivre, c’est à la fois mourir à quelque chose et survivre à cette mort, c’est-à-dire vivre de cela même qu’elle nous retire. C’est cette double expérience de la mort et de l’immortalité qui est l’expérience même que nous avons de notre vie temporelle et que l’on doit considérer non pas seulement comme nous apportant une image relative de la mort et de l’immortalité absolues, mais comme nous en découvrant l’essence et contribuant déjà à la réaliser. Or il ne faut pas s’étonner que nous puissions ainsi échelonner dans le temps des démarches qui ne reçoivent toute leur signification que lorsque précisément nous pouvons pénétrer jusqu’à leur racine éternelle. Car il est facile de montrer que la vie n’est rien de plus pour nous à chaque instant qu’une mort qui se nie elle-même, c’est-à-dire qui se change en immortalité.

A. La mort ininterrompue de l’apparence

Elle est une mort dans la mesure même où elle est engagée dans le temps qui ne nous laisse jamais rien de ce que nous croyons posséder et qui nous oblige à nous en dépouiller indéfiniment. Car il faut que nous distinguions dans l’existence, d’une part, cette intériorité même qui fait d’elle une puissance qui ne cesse de s’actualiser, et, d’autre part, l’instrument de cette actualisation qui l’oblige à chercher une manifestation dans un monde de phénomènes où elle entre en rapport avec toutes les autres existences. Or de cette intériorité même, nous ne pouvons dire ni qu’elle naît, ni qu’elle meurt. Car qui pourrait en nous se détacher d’elle pour la voir naître et mourir ? Elle est une création de soi ininterrompue, qui ne saurait s’assigner à elle-même une origine ni une fin, et qui par conséquent échappe au temps où elle fait entrer pourtant ses manifestations, dont elle ne peut se passer, mais dont il faut qu’elle ne cesse de se détacher pour ne point être asservie. Ainsi comme le moi est toujours astreint à se manifester et qu’il tend toujours à identifier ce qu’il est avec ce qu’il manifeste, c’est-à-dire à être pour lui-même ce qu’il est pour autrui, nous sommes avertis de l’impossibilité de cette identification par la nécessité où nous sommes de voir se séparer de nous à chaque instant tous les modes de notre existence manifestée ; et c’est celle-ci pourtant que nous considérons le plus souvent comme formant notre être même. De telle sorte qu’en voyant qu’elle ne cesse de nous fuir, il nous semble que nous ne cessons de mourir à nous-même. De fait, on pourrait dire peut-être que la définition de l’amour-propre réside précisément dans l’attachement à cette apparence de nous-même qui substitue sans cesse à notre être, tel qu’il est en soi, un être, tel qu’il est pour un autre, qui peut être nous-même. Aussi voit-on que le détachement, la purification, le sacrifice, qui sont considérés comme les formes suprêmes de la vertu éthique, n’expriment rien de plus que l’acte même par lequel nous reconnaissons la distance qui sépare de notre essence métaphysique le phénomène qui la manifeste. Or le propre de ce phénomène, c’est de disparaître dès qu’il a servi, dès qu’il a permis à une puissance de s’actualiser, ou à un contact avec autrui de se produire. Tel est le destin de tous les événements et même de toutes les actions que nous pouvons accomplir, dans la mesure où elles changent le visage du monde. Tout ce qui a été, tout ce que nous avons fait est donc pour nous comme s’il n’était rien. Considérée sous son aspect extérieur, qui est pour beaucoup d’hommes le seul qui soit réel, notre vie est un écoulement de tous les instants qui justifie toutes les lamentations de l’Ecclésiaste. Tout ce qui est est destiné à se changer en un « Jamais plus », tous les états d’âme qui dépendent de l’événement s’effacent avec lui. La vie est donc une continuelle mise au tombeau. Tous nos efforts ont pour objet de faire durer ce qui pour nous a quelque prix : mais nous serons toujours vaincus un jour ; et il n’y a rien qui ne finisse par passer. De notre corps dirons-nous qu’il a du moins quelque subsistance tant que la vie ne l’a pas quitté ? Mais il ne cesse lui-même de changer, c’est-à-dire de mourir ! Qu’y a-t-il de commun entre le corps de l’enfant et le corps du vieillard, entre mon corps allègre et joyeux d’hier et mon corps malade et abattu d’aujourd’hui ? C’est par la mort de l’un que l’autre entre dans l’existence. Et l’identité que je reconnais entre eux, c’est celle de mon âme, qui en intègre les images successives par la mémoire qu’elle garde dans ce que je suis de ce que j’ai été. Faut-il rappeler enfin ce que j’entends par la mort d’un autre, qui est seulement la mort de son corps, c’est-à-dire de son apparence, ce qui fait que je ne me considère moi-même comme mortel que dans mon corps, c’est-à-dire quand je deviens pour moi-même un autre ?

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