Avoir une âme, c’est avoir une liberté, c’est-à-dire le pouvoir de se donner à soi-même une âme. Ainsi, comme on l’a montré dès le début de ce livre, toute existence, qui est individuelle et qui est mienne, est l’être d’un pouvoir-être : et c’est à cette existence qu’il appartient de se donner à elle-même une essence. Elle n’y parvient qu’en réduisant l’être absolu à un infini de possibilités. Mais ces possibilités, c’est la liberté qui les évoque, qui choisit parmi elles celles qu’elle doit actualiser et par lesquelles elle-même se détermine. Or, puisque la liberté ne peut se manifester que solidairement avec sa détermination, faute de quoi elle serait hors du monde et non point dans le monde, il faut aussi qu’elle soit toujours associée à une matière, bien qu’elle ne s’abolisse jamais en elle et que par conséquent elle la dépasse toujours. Telle est la raison pour laquelle la nature paraît toujours une limitation et même une négation de la liberté, bien qu’elle appartienne aussi à l’ordre de la liberté exercée ou manifestée. En ce sens je puis dire que je n’ai une nature, un corps, un visage, que je n’ai un rang dans la société et ne me trouve mêlé à certains événements que quand je me regarde moi-même du dehors, ou encore pour un autre : c’est de cela pourtant que ma destinée est faite. Mais cette destinée je contribue aussi à la faire, de telle sorte qu’il faut que je me reconnaisse dans cette nature et que je ne m’en contente pas, que je n’utilise jamais que ses ressources, bien que je ne cesse de lutter contre elle. Car je ne lui emprunte ses ressources que pour la promouvoir et je ne lutte contre elle que pour l’empêcher de me retenir et de m’immobiliser.
Ainsi, ma nature elle-même est faite beaucoup moins de puissances déjà actualisées que de puissances dont la disposition m’est pour ainsi dire donnée. Ce qui veut dire que l’usage que j’en fais dépend de moi : elles deviennent pour moi des moyens tant pour communiquer avec le reste du monde, que pour former mon être propre en réalisant leur conversion spirituelle. De là proviennent les deux évidences entre lesquelles il semble que je ne cesse d’osciller : à savoir, d’une part, qu’il n’y a point de bornes assignables aux possibilités qui me sont offertes et que le propre de l’esprit, c’est de les multiplier et de les étendre indéfiniment, d’autre part, que le champ de ces possibilités est étroitement circonscrit, qu’elles sont données par avance et qu’il s’agit pour moi seulement de les reconnaître et de les mettre en œuvre. Mais ce sont là deux évidences qu’il s’agit précisément pour nous de concilier. Car nous sentons bien qu’il y a tous les hommes en chacun de nous, entre lesquels il m’appartient de me choisir, et que pourtant il y a, en moi, une nature proprement individuelle, qui me distingue de tous les autres hommes et que ma liberté ne peut pas récuser, car elle la prend pour point de départ et fait corps avec elle jusque dans les actes qui la récusent. Nul d’entre nous en particulier n’est capable de trouver une véritable frontière entre sa nature et son passé, en entendant par son passé non point cet acte de résurrection spirituelle par lequel j’en fais la vie actuelle de ma conscience, mais cette sorte d’adhérence de moi-même à moi-même sans laquelle je n’aurais point la responsabilité de ce que je suis devenu, c’est-à-dire de ce que je suis. Ainsi le corps, ou la nature, exprime moins des résistances à l’activité constitutive de moi que les vestiges qu’elle laisse sur son chemin et dans laquelle elle refuse toujours de se laisser enfermer. Et sans qu’on puisse nier leur influence retardatrice, il n’est pas moins vrai que j’en dispose d’une certaine manière et que je les dépasse toujours. Il n’y a donc rien qui puisse m’être donné et qui ne soit en rapport avec l’opération intime par laquelle je me donne à moi-même, mais considérée à la fois dans son efficacité et dans ses limites ; et il n’y a rien qui me soit donné et qui ne doive être à chaque instant développé, enrichi, converti et transfiguré. De telle sorte qu’il n’y a rien en moi qui soit réalisé et qui ne puisse à chaque instant être remis en question, c’est-à-dire m’offrir pour ainsi dire une possibilité nouvelle qu’il m’appartient comme toujours de dégager, afin de l’actualiser.
Cependant il est un peu simple de dire que la participation a pour effet de composer d’une certaine manière dans notre existence la fatalité avec la liberté. En réalité, les choses sont beaucoup plus subtiles. Et il y a un accord, ou du moins un équilibre, entre l’ordre que l’univers nous impose et les démarches de notre initiative propre qui font que la liberté semble appeler à elle toutes les circonstances qui lui permettront de s’exercer, c’est-à-dire qui permettront à notre existence individuelle de se former. Et si l’on voulait que ces circonstances fussent elles-mêmes l’effet d’une nécessité sur laquelle nous n’aurions pas de prise, encore faudrait-il reconnaître qu’il dépend de nous à chaque instant de transformer tous les hasards en occasions : car si tout est nécessité, ou hasard, pour celui qui refuse d’exercer sa liberté, tout au contraire est occasion pour celui qui à aucun moment ne cesse de la mettre en jeu. C’est pour cela qu’il y a dans notre vie une sorte de sommet où l’acte que nous accomplissons, étant juste ce qu’il doit être, il semble aussi qu’il ne puisse pas être autre, de telle sorte que notre liberté est en quelque sorte transcendante à son propre choix, que la nécessité extérieure semble abolie et que la liberté elle-même se confond avec une intérieure nécessité. C’est vers ce sommet que notre effort est toujours tendu, à travers toutes les hésitations et tous les conflits que le propre de la réflexion et de la volonté est précisément de surmonter, c’est-à-dire d’abolir. Peut-être faut-il dire que la différence entre faire et se faire, c’est que celui qui fait peut toujours faire autre chose, de telle sorte qu’il a toujours affaire à une multiplicité de possibles entre lesquels c’est son libre arbitre qui décide, au lieu que celui qui se fait, ayant toujours à s’interroger sur cette possibilité qui est sa vocation, peut pourtant la manquer, c’est-à-dire refuser de la reconnaître ou de l’actualiser. En cela consiste l’acte de la liberté dont on peut dire que, dans la vocation, il ne fait qu’un avec sa propre possibilité et que c’est une même chose pour lui de l’être et de la produire. De là les formules si nombreuses par lesquelles on prétend exprimer cette identité et dont il semble parfois qu’elles se contredisent : à savoir qu’il y a une responsabilité à l’égard de soi, mais qui se résout dans un consentement à soi, que la liberté consiste à discerner sa propre nécessité, qu’il faut trouver ce que l’on est et se vouloir pourtant toujours autre, aller au delà de ce que l’on est et s’abstenir de tout ce pour quoi on n’est pas fait, actualiser enfin tout ce que je puis être qui contraste et coïncide à la fois avec ce que je dois être.