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Cependant le terme de vocation exprime un appel auquel il s’agit pour nous de répondre. Or en quoi peut consister cet appel sinon dans une certaine possibilité qui nous est offerte qui est spécifiquement nôtre, qui n’est rien si nous ne consentons pas à la reconnaître et à l’actualiser, mais à laquelle nous pouvons être infidèle, et le sommes toujours jusqu’à un certain point ? Car cette infidélité, c’est précisément la marque qui sépare notre nature de notre liberté ; et sans elle la liberté se confondrait toujours avec la nécessité, ce qui va nous obliger à distinguer entre notre nature réelle et notre nature idéale. Car que pourrions-nous entendre par notre nature idéale sinon cet épanouissement de toutes nos possibilités propres, où la liberté viendrait se confondre avec la spontanéité pure, sans avoir d’obstacle à vaincre, ni de conflit à surmonter ? C’est là comme un but qui est toujours devant nous et qui ne cesse de nous solliciter. Il peut bien être défini comme une vocation : mais c’est un but que nous pouvons manquer, une vocation à laquelle nous pouvons ne pas répondre. Car la liberté ne mérite ce nom qu’à condition que, dans le choix qu’elle fait de ma propre nature, elle ne cesse d’évoquer et de mettre en œuvre toutes les possibilités qui se trouvent en elle dans leur rapport avec la situation qu’elle occupe dans le monde, c’est-à-dire dans son propre rapport avec les autres libertés, considérées à la fois dans les possibilités qu’elles s’assignent elles-mêmes et dans celles qu’elles ont déjà actualisées. Ainsi, par une sorte de paradoxe, il semble qu’une liberté puisse toujours se tromper sur elle-même : et elle se trompe à la fois quand elle néglige ou outrepasse la situation dans laquelle elle est engagée, et quand elle s’y livre et laisse triompher la nécessité. Mais c’est que nous jugeons alors de la liberté par rapport au choix le meilleur qu’elle pourrait faire et non seulement par rapport au choix qu’elle fait. Et c’est ce choix qu’elle fait qui détermine sa nature, dont nous pouvons dire qu’elle exprime une vocation manquée.

L’idée de vocation se trouve donc, comme l’âme elle-même, inséparable de la valeur. Car l’âme n’est rien de plus que la conscience elle-même, en tant qu’elle est une aspiration vers la valeur. C’est, on le sait, dans le rapport de la conscience avec l’absolu que réside en elle cette affirmation de la valeur sans laquelle aucune de nos actions n’apparaîtrait comme portant en elle sa propre raison d’être ou comme capable de se suffire. Or la vocation consiste précisément dans cette aspiration vers la valeur, considérée dans son rapport avec la situation qui est faite à la liberté dans le monde. Cette situation sans doute est déterminée elle-même par la liberté, mais en tant qu’elle est tenue de s’incarner et qu’elle est limitée par toutes les autres libertés. Dès lors nous sommes inclinés à considérer cette situation comme une donnée qui, non seulement semble s’imposer à nous, mais encore peut désormais dérouler toutes ses conséquences indépendamment de nous, en vertu du seul déterminisme de l’univers. Or le propre de la vocation, c’est précisément de ne jamais perdre de vue la relation de cette situation, en tant que donnée, avec la liberté dont elle procède et qui doit trouver en elle le moyen même de s’accomplir. C’est dire que la situation n’est rien de plus qu’une condition qui doit être mise au service de la valeur. L’intervalle entre la situation et la valeur est nécessaire pour que cette valeur puisse, en s’incarnant, à la fois devenir nôtre et être rendue sensible à autrui. C’est pour cela que notre vocation intéresse à la fois notre propre personne et la société humaine tout entière. Elle exprime non seulement une prise en charge de certaines possibilités incluses à l’intérieur de l’acte pur, mais encore une exigence d’actualisation à l’égard de ces possibilités, qui les justifie et qui nous oblige à les vouloir et à les assumer. L’irréductible diversité des vocations n’est pas seulement une expression, dans l’ordre spirituel, du caractère original et unique de l’existence en chaque point, telle qu’elle est affirmée par le principe de l’identité des indiscernables, c’est encore comme une sorte de réalisation de l’absolu, qui s’accomplit par la participation à l’absolu de toutes les existences particulières, dont chacune est comme une mise en œuvre de l’absolu et dont l’absolu lui-même est à la fois le foyer et le carrefour.

La vocation est donc la possibilité elle-même en tant qu’il m’appartient de la reconnaître et de l’actualiser comme mienne afin de la convertir en valeur. La liaison de la possibilité et de la valeur est évidente si l’on songe à la fois que la valeur n’est d’abord qu’une possibilité qu’il faut actualiser, sans quoi elle ne serait qu’une chose, — ce qui est proprement contradictoire, — et que, au cas où la possibilité ne serait pas animée par la valeur, il n’y aurait aucune raison intérieure qui permettrait de justifier son actualisation. On comprend donc que la valeur seule puisse justifier l’idée d’une possibilité qui est la mienne, dont j’assume la responsabilité, qui n’est rien que pour moi et par rapport à moi et qui ne peut être réalisée que par moi. Ainsi, apprendre à se connaître, c’est découvrir non pas ce que l’on est, mais ce que l’on doit devenir ou se faire, c’est découvrir sa propre vocation. Nous retrouvons donc ici l’idée essentielle de cet ouvrage : que l’âme est une possibilité qui s’actualise, mais une possibilité qui, au lieu de nous enchaîner comme si elle nous était livrée du dehors et s’actualisât par une sorte de mécanisme, est toujours inséparable d’un acte de liberté qui la choisit et détermine par là la situation même dans laquelle elle se trouve engagée, bien qu’elle paraisse la subir ; ainsi elle entre, avec les autres libertés, dans des rapports d’interdépendance qui lui assignent une mission privilégiée dont elle est comptable à l’égard d’elle-même et à l’égard de tout l’univers. Par là la vocation devient inséparable du devoir, conçu non pas sous une forme abstraite et générale, mais sous une forme toujours concrète et individuelle. Et comme on peut dire qu’avoir une âme, c’est être sensible à la valeur, c’est être toujours ébranlé par elle, on peut dire dans le même sens que l’âme, c’est le désir lui-même, en tant que le désir n’est rien de plus que le devoir de se réaliser, c’est-à-dire de découvrir et d’actualiser nos propres possibilités, en les considérant toujours comme les véhicules de la valeur.

Dès lors on voit comment l’idée de vocation naît du rapport que nous établissons en nous entre la possibilité et la valeur, ou encore exprime l’idée de la valeur la plus haute à laquelle nous pouvons parvenir par l’emploi des possibilités dont notre liberté peut disposer, dans la situation particulière où nous sommes placés dans le monde. Elle évoque donc deux notions un peu différentes :

1° Celle d’une sorte de connexion entre ce que nous sommes et ce que nous devons être, comme si ce que nous sommes étant non pas un fait, mais un acte que nous devons accomplir, c’est-à-dire déjà ce que nous devons être, il y avait identité entre notre essence même et l’opération qui la produit. C’est dire de notre essence qu’elle est une auto-création intemporelle et que le rôle du temps est pour ainsi dire de la déployer dans le monde des phénomènes. Mais il nous est possible de la méconnaître et par conséquent de la manquer, c’est-à-dire de nous contenter d’une existence phénoménale, dans laquelle notre essence demeure encore enveloppée comme une possibilité pure.

2° On n’oubliera pas que l’étymologie du mot vocation évoque un appel auquel il nous appartient de répondre. Il y a là aussi une résonance du mot à laquelle on ne peut demeurer indifférent. Et sans doute il est possible d’en donner une interprétation presque idolâtrique. Mais il importe simplement de maintenir le caractère purement spirituel des relations qu’elle implique. Car la conscience réside dans un dialogue avec nous-même, qui peut prendre des formes très différentes, étant tour à tour un dialogue, à travers le présent, de l’avenir avec le passé, et de la liberté avec la nature. Or si cet avenir n’est rien qu’une pensée qui demande qu’on la réalise, si cette liberté n’est rien qu’un acte qui sollicite qu’on l’accomplisse, il faut toujours que, dans le présent, cette pensée soit comme une voix que nous pouvons refuser d’entendre, cette liberté comme une obligation d’agir à laquelle nous nous dérobons souvent. Et c’est de la convenance entre notre être déjà fait et notre être encore à faire, entre notre nature déjà constituée et la possibilité qu’elle porte encore en elle, et qu’il faut actualiser pour qu’elle s’achève, que résulte cette idée de la vocation que nous ressentons comme un appel de nous-même à nous-même, une sorte d’exigence d’accomplissement à l’égard de notre essence proprement individuelle, en tant qu’au lieu de contredire notre liberté, elle l’exprime et la réalise. Quant à la distance même qui semble les séparer, elle est un effet de la participation, dont nous savons qu’elle nous oblige à définir notre liberté comme un acte qui, en nous rendant responsable à l’égard de nous-même, se détache de l’acte pur et reçoit de lui pourtant, comme une sorte de don, un contenu qui lui est adéquat, mais qu’il ne suffit pas à produire. Ainsi notre essence, c’est cela même que, dans l’être du tout, nous parvenons à assumer comme constituant l’être de nous-même.

Cependant c’est dans ce rapport de l’acte pur et de la liberté, ou de l’être absolu et de notre être propre, que réside tout ce qui possède pour nous un caractère de valeur. Cette valeur diminue et disparaît par degrés dans la mesure même où ce rapport fléchit, où l’individu croit pouvoir se suffire et où le phénomène le contente. Alors son essence se dissipe. C’est pour cela que cette essence est considérée souvent comme la meilleure partie de lui-même. Et le propre de la vocation, c’est précisément de nous la rendre toujours présente, de telle sorte que le phénomène ne soit pour moi qu’un moyen de la manifester, c’est-à-dire de la réaliser. On comprend aussi facilement que cette vocation, qui est à la fois en nous et au delà de nous, qu’il nous appartient de reconnaître et de réaliser, mais qui ressemble à une inspiration qui nous guide et à une force qui nous soutient, ait pu être personnifiée sous la forme de notre bon génie ou de notre ange gardien.

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