Cependant le problème essentiel de la vocation est toujours de savoir comment la liberté est capable de discerner dans l’acte pur, réduit à un infini de possibilités, cette possibilité qui justement est la mienne. Il est évident en effet que nous ne pouvons pas admettre qu’il existe une forme de possibilité qui nous est précisément destinée, et qui est telle que le propre de la liberté serait seulement de ne pas se tromper sur elle. En réalité, cette possibilité n’est mienne que parce qu’elle est créée comme telle par le choix de ma liberté. Or nous sommes sans doute ici au cœur du mystère de la participation : car s’il est vrai que l’être absolu, dans la mesure où il est lui-même acte, ne peut s’accomplir qu’en se faisant sans cesse participer, et qu’il est peut-être à la limite l’infinité même de la participation, comment peut-on admettre que chaque liberté, étant astreinte elle-même à se déterminer, se veuille précisément telle et non pas autre, souffrant toujours de la détermination qu’elle s’impose, et cherchant toujours à la maintenir à la fois et à la dépasser ? Pourtant ce mystère de la participation, c’est l’expérience continue de la vie, où chacun adhère encore étroitement à soi, au moment même où il semble qu’il se récuse et cherche à devenir cela même qu’il n’est pas. Jusque dans la conversion la plus radicale, il y a en nous une fidélité à cet être que j’étais et que je voudrais changer en un autre. Car je ne veux point m’abolir pour qu’un autre soit à ma place, je veux seulement que ce soit moi qui me convertisse, c’est-à-dire qui devienne ce que je n’étais pas, de telle manière pourtant que je puisse reconnaître dans ce que je veux être ce que je ne veux plus être, mais qui subsiste pourtant en moi comme cela même qu’en moi il m’a fallu combattre ou transfigurer pour pouvoir dire que je ne le suis plus.
Or c’est la relation de ma liberté avec ma nature qui apparaît dans la relation entre l’infini de possibilité et cette possibilité qui est la mienne, qui est déjà actualisée d’une certaine manière dans le corps qui m’individualise, mais qui s’étend dans tous les sens au delà. Que l’infini de possibilité soit lui-même la marque de la liberté, on le voit assez clairement quand on songe non pas seulement que la liberté doit être définie en effet par un choix qui par lui-même ne comporte aucune limitation, mais encore que la liberté ne peut être une participation de l’acte pur qu’à condition de lui être adéquate potentiellement, sinon actuellement, de telle sorte que, si elle requiert le temps pour s’actualiser, du moins faut-il que, dans le temps, il n’y ait aucune forme de possibilité qui puisse être considérée comme capable de la surpasser. Mais dès que la liberté entre en jeu, il faut aussi qu’une de ces possibilités s’actualise, faute de quoi la liberté elle-même ne se distinguerait pas de l’acte pur. C’est pour cela que la liberté est toujours engagée, bien qu’elle n’accepte jamais que cet engagement la retienne et l’asservisse : ce qui explique pourquoi elle est plus facile à reconnaître quand elle le rompt que quand elle le contracte. Il ne faut donc point espérer que la liberté puisse jamais être affranchie de toute détermination, que l’on peut bien considérer comme étant pour elle une entrave, mais qui est toujours une condition de son exercice. C’est dire que la liberté, bien que toujours spirituelle, est toujours inséparable d’un corps. Mais qu’entendons-nous par ce corps ? On peut d’abord le définir comme un ensemble de possibilités qui se sont incarnées : mais il est impossible de s’en tenir là, car cette incarnation ne peut pas être elle-même la fin dans laquelle toute possibilité viendrait elle-même s’accomplir ; ce serait là une justification du matérialisme. Le corps n’est pour nous qu’un moyen, en actualisant une possibilité, de la découvrir et d’en faire notre bien. La liberté ne peut ni s’en passer, ni s’y arrêter. Elle a besoin du corps même pour produire la conscience, qui ne peut pas s’en séparer, bien qu’elle rayonne toujours au delà. Il est la liberté elle-même considérée dans son passé immédiat, c’est-à-dire comme déjà exercée et prête à s’exercer de nouveau : il relie son passé le plus lointain à son avenir le plus prochain. Mais ce passé, il le porte en lui pour ainsi dire à notre insu : il est même comme un écran qui nous en sépare et qui nous empêche d’en faire notre présent spirituel. Et il est en même temps l’instrument qui détermine l’avenir, en obligeant toujours quelque nouvelle possibilité à s’actualiser. Dès lors on peut définir le corps comme le repère instantané qui mesure, à chaque instant du temps, le niveau de notre liberté et la relation entre les possibles dont elle s’est emparée ou qu’elle a reconnus comme siens et ceux qui s’offrent encore à elle et dont elle n’a point encore pris possession. Et le corps, que l’on considère presque toujours comme une borne de la liberté, en est aussi la détermination : il porte témoignage des démarches accumulées par lesquelles elle s’inscrit elle-même dans une expérience qui lui est commune avec toutes les autres libertés. Mais ces déterminations sont comme autant de puissances enfouies en nous sans qu’elles aient émergé encore à la lumière de la conscience, et dont le corps exprime pour ainsi dire la fixation : c’est un trésor caché dont nous avons maintenant la disposition et que nul n’aura jamais fini d’épuiser ; il s’accroît indéfiniment de toutes les actions qu’il nous permet d’accomplir, qui le mettent en rapport avec tout l’univers et l’obligent à en subir le retentissement. Et la liberté ne cesse de poursuivre son œuvre en s’appuyant sur lui et en le dépassant toujours. Ainsi, il n’y a point de liberté qui ne soit conditionnée à la fois par son rapport avec une nature et par son rapport avec les autres libertés. Et c’est ce rapport avec les autres libertés qui, pour qu’elle puisse s’en distinguer, porter à leur égard la marque de sa propre limitation et être en communication avec elles, l’oblige à se joindre à une nature. On voit donc comment la nature est en quelque sorte l’ombre de la liberté : elle en est non point proprement l’effet, mais plutôt la trace, la ligne-frontière, jusqu’où elle pousse son action et qui en forme, au sein même des phénomènes, une sorte d’image négative.
Mais dès lors la vocation peut être définie comme une véritable fidélité à soi-même. Dans cette sorte d’interférence de la nature et de la liberté, où la nature est l’œuvre de la liberté, mais que la liberté dépasse toujours, l’idée de la vocation réalise une sorte de nœud vivant entre notre passé et notre avenir : car si elle est d’abord comme une fin qui semble toujours en avant de nous et qui exige toujours de nous quelque nouvelle démarche qui la réalise, il faut cependant qu’elle trouve son fondement dans l’être même que nous nous sommes déjà donné, et qui est toujours en voie d’achèvement. La situation dans laquelle nous nous sommes engagés nous crée toujours de nouvelles obligations. La liberté ne peut agir que selon ce que nous sommes, sous peine d’être elle-même stérile et inefficace. Elle est toujours solidaire de tout ce qu’elle a fait ; et bien qu’avec elle tout recommence à chaque instant, pourtant il n’y a pas un seul acte qu’elle accomplit dans le temps qui ne la détermine, et par conséquent ne l’oriente, qui ne multiplie, au lieu de les limiter, les tâches qu’elle a encore à réaliser si elle veut aller jusqu’au bout d’elle-même. Ainsi, de même que la liberté s’exprime pour nous par le choix d’une essence, on peut dire que le temps nous fait assister à la réalisation de cette essence : et c’est pour cela qu’il y a une vocation de l’âme, à laquelle nous pouvons toujours manquer, qui nous permet de reconnaître à chaque pas les possibilités prochaines qu’il dépend de nous et de nous seuls d’actualiser (auxquelles il arrive que par défaut de lumière, par ambition ou par imitation, nous en préférions d’autres qui nous divertissent et qui nous déçoivent), mais qui sont telles pourtant qu’au lieu de nous enfermer en elles comme dans un horizon infranchissable, elles demeurent toujours inséparables de cette possibilité infinie qui définit notre liberté et dilate jusqu’à l’infini toutes les possibilités qui nous sont offertes. Ainsi la liberté atteste en nous, et dans notre liberté même, une relation du fini et de l’infini, comme si elle nous obligeait à envelopper l’infini selon une perspective qui nous est propre, et dont il faut que le centre soit étroit, et à la limite ponctuel, pour que le tout puisse être embrassé par elle. Et on peut dire que le Ciel et la Terre contribuent également à former la vocation de chaque être, qui est responsable à son tour de tout ce qui est dans le Ciel et sur la Terre.