C’est cet accomplissement de notre existence, dont le temps est la condition, qu’il faut étudier dans son rapport avec son caractère proprement individuel, qui fait que nous sommes tel et non point autre, et que, ce que nous sommes, il dépend de nous de le faire être, bien que ce soit en empruntant à l’être sans condition tout ce que nous sommes capables d’acquérir. Mais si le propre de l’individualité, c’est de ne pas pouvoir être séparée du temps où elle se développe, on sait bien que ce développement peut être interprété de deux manières différentes : soit qu’on le considère comme l’accroissement d’un germe donné d’abord et qui déploie toutes ses virtualités au contact des circonstances auxquelles il se heurte, soit qu’on le considère comme une sorte d’invention toujours nouvelle, où notre nature n’est rien de plus que le produit de notre liberté. Cependant ces deux conceptions sont vraies toutes les deux à la fois : car notre liberté, d’une part, est en rapport avec une nature dès sa première démarche, sans quoi elle ne se distinguerait pas de l’acte pur, et cette nature, d’autre part, ne peut être considérée comme nôtre que par son rapport avec une liberté qui, pour s’exercer, a besoin de s’y appliquer et de la modifier. Or c’est ce rapport de la liberté et de la nature qui constitue à proprement parler le problème de la vocation. Car notre liberté ne trouve pas seulement la nature devant elle comme un obstacle et un instrument, la nature lui ouvre en quelque sorte la voie dans laquelle il lui faut entrer, lui livre les seules ressources qu’elle puisse utiliser, lui propose les seuls problèmes qu’elle soit capable de résoudre, lui impose les seules tâches qu’il lui appartient d’accomplir. Hors de cette relation et, pour ainsi dire, de cette coopération de la liberté et de la nature, la liberté reste un pur pouvoir sans efficacité et la nature une pure donnée que rien ne permet de considérer comme mienne. Mais pour que cette coopération soit possible, sans que la liberté s’asservisse et sans que la nature s’évanouisse, il faut que la nature et la liberté, au lieu de s’opposer toujours, se pénètrent réciproquement, de telle sorte que la liberté semble toujours une expression de la nature et, si l’on peut dire, son aspiration la plus haute, et que la nature semble à son tour l’effet de la liberté, sa forme visible et incarnée.
Cependant cette relation a besoin d’être approfondie davantage. Et elle ne peut l’être précisément que si nous nous interrogeons sur le rôle du temps, considéré comme le moyen même de la participation. Car, d’une part, il faut que toute existence participée s’insère elle-même dans le temps, où elle aura un rapport empirique avec toutes les autres existences participées, ce qui veut dire une nature, et, d’autre part, il faut qu’elle assume cette nature, ce qui signifie non pas seulement qu’elle puisse lui imposer son empreinte par toutes les actions qu’elle accomplira dans le futur, mais encore qu’elle se reconnaisse en elle d’emblée, comme si elle l’avait elle-même choisie.
En cela consistent sans doute toutes les difficultés inséparables du rapport entre la nature et la liberté. Car il peut sembler d’abord que celles-ci s’opposent ; et je considère souvent ma nature comme une étrangère, et même comme une rebelle que j’entreprends sans cesse de réformer et contre laquelle je ne cesse de lutter. Mais cela n’est pas absolument vrai. Malgré l’effort que je puis faire pour récuser ma nature, je n’y parviens jamais tout à fait : elle est mienne, je m’y reconnais, et jusqu’à un certain point je m’y complais, même quand j’en ai honte. J’essaie de la dépasser plutôt encore que de la vaincre : et c’est toujours avec les forces qu’elle me fournit. Il y a une sorte d’absurdité à imaginer que je puisse vouloir être autre que je ne suis : ce serait vouloir m’anéantir et qu’un autre fût à ma place. Ce que je veux, c’est seulement que ma liberté ne soit annihilée par aucune des limitations qui paraissent s’imposer à elle du dehors, et qu’elle trouve dans ces limitations non pas seulement des bornes qui l’emprisonnent, mais des bases sur lesquelles elle s’appuie et qui permettent de la promouvoir. Ainsi jusque dans les premières déterminations que chaque être apporte en naissant, comme on le verra au paragraphe 8, on peut dire que sa liberté reconnaît moins une condition qui lui est extérieure, mais qu’elle est obligée de subir, qu’une condition qu’elle a choisie comme la voie par laquelle elle entreprend de se réaliser elle-même. Car comment pourrait-on expliquer qu’une liberté proprement indéterminée vînt s’unir à telle détermination particulière si elle n’avait pas le pouvoir de se déterminer, c’est-à-dire de les appeler et en quelque sorte de les produire ? Choisir ce que l’on est, et de telle manière que l’on ne peut pas être autre parce que l’on veut être tel, et dans cela même que l’on combat en soi et qui doit être en soi pour qu’on le combatte, tel est sans doute le secret de l’individualité du moi. C’est ce secret que Platon cherche à nous faire pressentir par ce choix que fait l’âme, après la mort, du corps dans lequel elle doit se réincarner, et Kant par le choix du caractère intelligible, dont le caractère empirique n’est lui-même que l’expression. Mais peut-être le divorce de notre nature et de notre liberté n’est-il lui-même qu’un effet de cette perspective temporelle où la nature, c’est notre moi lui-même, en tant qu’il est déjà réalisé et que nous sommes contraints de l’accepter, tandis que notre liberté, c’est notre moi encore, mais en tant que nous ne cessons de réformer l’autre et d’y ajouter. Or cette opposition doit être considérée comme une condition de la participation, qui produit en nous un mélange d’activité et de passivité, et ne réalise notre propre unité qu’en nous rendant en quelque sorte passifs à l’égard de notre activité même. Seulement, c’est par un acte intemporel que la liberté se détermine, c’est-à-dire se donne à elle-même une nature : et, de cet acte, le temps fournit seulement l’analyse ou, si l’on veut, le schéma, à travers lequel il ne cesse de se renouveler et de s’exercer dans des conditions qui varient toujours, bien qu’il demeure lui-même toujours identique, mais avec une tension inégale.