Mais l’unité de l’âme peut être présentée d’une autre manière encore : car si elle n’est pas la synthèse d’une multiplicité donnée, mais plutôt le foyer d’où jaillissent nos différentes puissances, alors on comprend bien que cette unité est plutôt celle d’une origine, qu’il ne faut jamais laisser prescrire, que celle d’une fin, que l’on chercherait seulement à obtenir. C’est à sa source même que l’acte de participation trouve sa propre unité : il importe seulement d’empêcher qu’elle se dissipe. L’unité de l’âme, c’est cet acte de participation à l’état pur, en tant qu’il ne connaît aucune défaillance. Mais dès que la participation commence, cette unité est menacée : car elle ne cesse de recevoir une infinité de formes particulières dont chacune risque de retenir toute notre activité intérieure et de l’absorber. C’est pour cela que l’unité de l’âme a toujours besoin d’être régénérée, qu’elle est toujours près de céder au divertissement. Il faut toujours qu’elle se reprenne, qu’elle se ressaisisse. C’est que le divertissement, qui l’attire sans cesse hors d’elle-même, semble toujours lui apporter quelque nouveauté qu’elle est incapable de se donner ; il la dispense aussi de cet effort intérieur dans lequel elle s’affirme elle-même par et à travers, mais aussi contre toutes les formes de l’existence phénoménale. L’âme, qui ne connaît qu’elles, s’écoule aussi avec elles. Et le phénomène ne contribue à la vie de notre âme et ne manifeste son unité, au lieu de l’abolir, qu’à condition que nous soyons attentifs en lui à l’acte même qu’il exprime et que, cessant de nous attacher à son contenu, nous nous en détachions au contraire pour le convertir en notre propre essence spirituelle.
Cependant, cette unité de l’âme, en tant qu’elle est un acte de participation qui ne se laisse jamais réduire à une donnée, doit être considérée comme un idéal dont notre vie réelle s’écarte toujours. C’est cet idéal pourtant qui est notre âme elle-même. Et nous ne lui sommes jamais tout à fait fidèles : nous risquons toujours de le gaspiller et de le perdre. Et si l’on s’étonne qu’il puisse en être ainsi, comme si l’existence de l’âme se trouvait par là compromise, on ne saurait oublier que l’existence de l’âme n’est pas celle d’une chose, mais celle d’un acte qui peut à tout instant fléchir et même abdiquer, qui a besoin de lutter pour être, qui, embrassant en quelque sorte tout l’intervalle où la participation se déploie, fixe en lui à chaque instant la propre position de l’âme dans l’éternité. L’unité de l’âme est donc inséparable de toutes les fluctuations de la conscience et ne cesse de leur résister. Étant elle-même purement idéale, c’est-à-dire spirituelle, elle a toujours besoin d’être actualisée : elle n’est que là où elle s’actualise, et pourtant elle se perd dès qu’elle s’objective. Aussi semble-t-il toujours qu’elle tourne le dos à la participation réalisée, mais c’est pour retrouver l’acte même qui la réalise. Au lieu de céder au flux de la participation, elle en remonte le cours. Elle est, si l’on peut dire, la réalité même de l’idéal, qui nous oblige à agir pour la phénoménaliser en nous permettant d’en acquérir une possession toujours plus profonde et plus assurée. Ainsi s’explique que l’unité de l’âme ait toujours une signification verticale et non point horizontale et que les degrés de son unité correspondent toujours pour elle à des degrés de valeur.
Mais peut-on demander s’il y a unité de l’âme, alors que c’est l’âme qui unifie tout ce qui, sans elle, a un caractère multiple et dispersé ? C’est donc là où l’âme retire sa présence aux choses que celles-ci apparaissent dans une pluralité dépourvue de lien. Encore cette pluralité ne peut-elle être pensée que par référence à une unité qu’elle contredit, mais qu’elle suppose : il n’y a pas de pluralité absolue, car, à la limite, elle n’aurait plus de titre au nom même de pluralité. C’est l’unité qui produit la pluralité par une opération qui la divise plutôt qu’elle ne la multiplie. Mais dès que cette pluralité a apparu, il semble que le rôle de l’unité, ce soit de la reconquérir, c’est-à-dire seulement de retrouver en elle le principe même où elle a pris naissance. Cependant, si l’acte pur est l’unité absolue d’où procèdent toutes les formes particulières de la participation, l’âme est une unité relative qui risque toujours de se dissiper et de s’évanouir dans les modalités mêmes qui la manifestent : cette unité doit toujours être maintenue et elle ne peut l’être que par le rappel constant de son origine. Mais c’est parce que l’âme est l’acte même de la participation qu’elle est au centre de toutes choses : c’est elle qui les distingue et qui les unit, qui est le lien de Dieu et du monde, de l’esprit et de la matière, des choses entre elles, des idées entre elles et des choses avec leurs idées. Elle est le carrefour de toutes les relations, mais un carrefour qui est tel que, si on les considère du dehors, l’âme est pour ainsi dire comme leur point de convergence, et si on les considère du dedans, elle est comme le foyer qui les irradie. Ainsi l’unité de l’âme n’est rien que par l’exercice même de ce pouvoir qu’elle a de dire moi et de se déterminer elle-même que l’on appelle la liberté et hors duquel il n’y a que des choses, c’est-à-dire rien à quoi le nom d’âme puisse être donné. La liberté n’est que la pointe la plus fine de l’âme, mais qui peut toujours être émoussée. Cette liberté est engagée dans une situation où certaines possibilités semblent lui être proposées, qu’il s’agit pour elle de reconnaître et d’employer. L’unité de l’âme se meut entre cette liberté et cette situation : c’est seulement quand elle parvient à les accorder qu’elle découvre et réalise sa propre vocation individuelle que l’on va maintenant essayer de décrire.