En définissant l’âme par l’unité de toutes ses puissances, nous sommes obligés d’examiner le rapport entre ces puissances elles-mêmes et les conditions qui leur permettent de s’actualiser. Mais ces conditions se trouvent impliquées dans l’acte de liberté par lequel l’âme se constitue. Ainsi l’âme trouve dans le corps à la fois la marque de sa limitation et le moyen par lequel, en s’exprimant, elle entre en relation avec toutes les formes particulières de l’existence. Elle est donc inséparable du corps, bien que le corps se définisse toujours par opposition avec elle. Sans le corps, l’âme resterait à l’état de virtualité pure, et pourtant le corps n’est jamais pour elle qu’un retard et un empêchement. Il y a entre le corps et l’âme un lien qui semble indissoluble, mais que nous essayons sans cesse de desserrer en nous demandant si la mort qui le brise délivre l’âme ou l’anéantit. Ainsi le moi nous apparaît comme un composé, un mixte de deux substances différentes dont on voit mal comment elles s’unissent précisément parce qu’on ne remonte pas jusqu’au principe singulier de leur commune genèse. Car alors on s’apercevrait que l’acte de participation implique, pour s’exercer, non seulement la corrélation d’une opération et d’une donnée, mais encore une sorte de donnée de soi à soi, où s’expriment à la fois les bornes de notre activité auto-créatrice et sa solidarité avec la totalité de l’être participé. Le corps est donc à la fois pour la liberté un obstacle et un moyen : car c’est contre lui qu’elle se heurte, et pourtant il en est le véhicule. Car c’est au moment où la liberté agit qu’en se déterminant elle-même elle fait apparaître le corps, dont on peut dire à la fois qu’il porte son action et qu’il la reflète. C’est en maintenant par conséquent une dualité absolue et inintelligible entre le dedans et le dehors, en oubliant que celui-ci n’est pas la négation de celui-là, qu’il en est d’abord l’expression, qu’on considère le corps comme étant seulement l’écran de la liberté, alors qu’il en est aussi le visage.
Car l’unité de l’âme, c’est précisément l’unité du dehors et du dedans : comme ils n’ont pas d’existence séparée, il n’y a pas lieu de demander comment on peut les joindre. Le dehors est essentiel à l’âme non seulement pour qu’elle puisse se manifester, mais pour qu’elle puisse être. On a bien raison de dire que l’âme est tout entière intimité ou secret, mais c’est l’intimité ou le secret de ses manifestations, qui les dépasse toutes, qu’aucune d’elles n’épuise, mais qui ne serait pourtant l’intimité ou le secret de rien s’il n’y avait pas de manifestation qui le dissimule et qui le livre. L’âme, c’est donc une intimité ou un secret qui se cherche en s’exprimant, sans trouver jamais une expression qui lui soit adéquate. C’est par le moyen de l’expression qu’elle s’éprouve elle-même et qu’elle actualise matériellement et spirituellement sa propre possibilité. Elle n’entre pour ainsi dire dans l’existence que par sa relation avec les autres existences. Et c’est pour cela que toutes les puissances de l’âme, bien que leur exercice soit tout intérieur, sont tournées pourtant vers l’extérieur, non point, il est vrai, comme on le croit, parce qu’elles ont le monde ou la transformation du monde pour fin, mais parce qu’il faut qu’elles traversent le monde pour ne point demeurer à l’état de virtualités pures. De là cette impression, à laquelle n’échappe pas toujours la spiritualité la plus fervente, qu’il n’y a de réalité qu’extérieure à nous, bien que le matérialiste le plus impénitent ne retienne jamais de cette réalité que le retentissement qu’elle peut avoir dans sa conscience. Car l’âme est tendue tout entière vers le dehors, mais afin qu’il se change sans cesse en son propre dedans. Et le monde n’apparaît que pour être spiritualisé.
Seulement la soudure entre l’âme et le monde se réalise par l’intermédiaire du corps, qui appartient à l’âme, puisque c’est par lui qu’elle se manifeste — c’est-à-dire se réalise — et qui appartient au monde, puisqu’il est un phénomène parmi tous les autres et que c’est par lui que la liaison s’établit entre tous les modes de l’existence participée. C’est parce qu’il est la soudure de l’âme et du monde que le corps peut être considéré, tantôt comme un ennemi de l’âme, qui la réduit en esclavage, et tantôt comme une matière, dont elle est la forme.
Mais en réalité, il n’y a point de problème de l’union de l’âme et du corps parce que nous ne pouvons pas les poser indépendamment l’un de l’autre : et si leur séparation se produit un jour, elle n’est possible que parce qu’ils ont d’abord été unis, comme si l’un d’eux était essentiel à l’autre qui ne pourrait se constituer autrement que par son moyen. Ainsi le corps est défini comme le moyen que l’âme ne cesse de créer pour être l’instrument même de sa propre réalisation ; et c’est à travers une suite d’actions corporelles que notre âme elle-même ne cesse de se former et de s’accroître. L’âme se découvre elle-même dans le Cogito : alors elle se définit par négation à l’égard de l’objet, c’est-à-dire du corps ; et telle est l’origine du dualisme cartésien. Mais l’acte du Cogito est toujours mêlé de passivité, il se trouve toujours entravé : aussi voit-on que l’âme du Traité des Passions est toujours en lutte avec le corps, mais qu’elle ne saurait s’en passer, puisque, de même que, dans la passion, elle ne fait rien de plus que subir la contrainte du corps, elle trouve aussi en lui la seule force dont elle puisse disposer et qu’il s’agit seulement pour elle d’infléchir afin d’en faire l’usage le meilleur. Or, dans cette liaison avec le corps, qui n’est rien de plus que le pouvoir même qu’elle a de s’affecter, — ce que l’on exprime le plus souvent en disant qu’elle l’anime, — l’âme devient pour nous, contrairement à l’opinion de Descartes, le principe de la vie et non pas seulement de la pensée : car s’il arrive que l’on puisse considérer la pensée comme une efflorescence de la vie, il est vrai inversement que la vie elle-même est créée par la pensée, comme la condition sans laquelle celle-ci ne pourrait pas s’insérer dans une nature qui resterait pour elle un spectacle pur. C’est dans cette connexion de l’âme et du corps que réside ce que l’on appelle justement la vie même de notre âme : à chaque instant elle a besoin du corps pour s’incarner, mais à chaque instant aussi elle s’en sépare et le nie. C’est cette grande oscillation qui forme le mouvement continu de notre conscience. Et si l’unité de l’âme réside dans la liberté, le propre de la liberté, c’est de chercher sans cesse à prendre corps, pour renaître sans cesse en se délivrant du corps. Bien plus, elle ne se présente à nous sous la forme du libre arbitre qu’en raison de l’ambiguïté même de notre nature, qui est à la fois âme et corps, et qui permet à la liberté d’incliner tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre de ces deux extrêmes, puisque c’est d’elle qu’il dépend à la fois de les réunir et de les disjoindre. Et si c’est la liberté qui constitue l’unité même de notre âme, on observe que, comme la liberté est au-dessus de l’opposition de la liberté et de l’esclavage et nous fait nous-même libre ou esclave, ainsi l’âme est à son tour au-dessus de l’opposition de l’âme et du corps, c’est-à-dire réside dans le pouvoir même que nous avons de nous spiritualiser ou de nous matérialiser.