Le problème de l’unité de l’âme est inséparable du problème de la classification et de la hiérarchie de ses puissances. Car les puissances, au lieu de rompre l’unité de l’âme, en témoignent et la réalisent. Il n’y a point d’unité en effet qui soit l’unité d’une chose : celle-ci est à peine pensable ; elle n’est rien de plus que l’unité même de l’esprit objectivée dans une matière qu’il circonscrit. Car l’esprit n’est un que parce qu’il est unifiant : et la diversité apparente de ses actes vient sans doute de cette matière même à laquelle ils s’appliquent, c’est-à-dire de leur propre limitation. Non pas sans doute que l’on puisse, comme on le fait souvent, se contenter de dire que toute unité est synthétique parce qu’autrement elle ne serait l’unité de rien ; car on se demanderait alors d’où provient cette matière que nous devons toujours soumettre à la loi de l’unité et qui lui échappe toujours. Mais, bien que cette formule soit vraie et exprime assez bien l’effort par lequel l’acte de participation, toujours imparfait et précaire, a toujours besoin d’être régénéré, cependant il semble qu’il faille pour l’expliquer remonter plus haut, à savoir jusqu’à la source même de la participation, c’est-à-dire au point où l’unité et la multiplicité naissent pour ainsi dire simultanément au sein de l’Être total, en même temps que la participation et comme les conditions mêmes qui la rendent possible. Or la participation sans doute est coéternelle à l’être, comme la création au Créateur, et elle trouve dans la solidarité de l’un et du multiple une triple expression logique, psychologique et ontologique. Car ces deux termes forment un couple dans lequel le premier, bien qu’il ne puisse être pensé que par opposition au second, possède par rapport à lui un ascendant incontestable, puisqu’il faut dire non pas qu’il le réduit, mais plutôt qu’il le produit, et que, dans une telle production, loin de s’ajouter à lui-même comme on le croit, il se divise pour ainsi dire intérieurement afin de faire éclater sa propre fécondité. Ainsi, de même que l’unité arithmétique engendre la série des nombres par une sorte de sous-division, mais non pas par une promotion ou une multiplication d’elle-même (car il serait contradictoire d’imaginer une seconde unité que l’on pourrait joindre à la première et qui devrait la nier pour être posée, ce qui montre que c’est la rupture de l’unité et non pas sa répétition qui fait apparaître la dualité), de même l’unité psychologique n’a pas le pouvoir de s’accroître elle-même par l’acquisition de puissances toujours nouvelles, mais seulement de les faire surgir en elle afin de réaliser l’acte même qui la fait être, de même enfin l’unité ontologique hors de laquelle il n’y a rien est elle aussi incapable de s’étendre, mais tous les modes qui la limitent expriment encore sa richesse intérieure et inépuisable. Sous ces aspects différents l’Un est un acte, et la multiplicité, loin de pouvoir lui être opposée radicalement, n’est rien de plus que cet acte considéré moins dans son effet que dans une sorte d’analyse de lui-même. Cette analyse ne commence qu’avec la participation par laquelle l’unité mathématique donne naissance à l’infinité des nombres, l’unité de l’acte libre à l’infinité des puissances du moi, l’unité de l’acte créateur à l’infinité des consciences particulières. Mais puisqu’on ne peut saisir isolément, et abstraction faite de la multiplicité qui lui répond, ni l’unité mathématique, ni l’unité de l’acte libre, ni l’unité de l’acte créateur, on comprend que l’on puisse chercher à réintégrer l’unité en faisant la somme de tous les termes multiples dans lesquels la participation l’avait d’abord divisée. De là la tendance à réduire toute unité à une unité de synthèse. Mais nous savons bien qu’une telle unité a toujours un caractère artificiel et provisoire et que nous ne réussirons jamais, en suivant ce chemin, à atteindre ou à retrouver l’Un d’où procède cette multiplicité toujours fuyante et qu’aucune synthèse n’est capable d’enfermer. Bien plus, l’idée même de l’infini n’exprime rien de plus que la distance infranchissable qui subsistera toujours entre l’unité originaire, d’où la multiplicité procède, et l’unité d’intégration dans laquelle on prétend la résoudre. Cependant, quelle que soit la prééminence qu’il faille accorder à l’unité sur la multiplicité, et bien que la multiplicité soit l’unité niée, mais qui, en se niant, reste incapable de se séparer d’elle-même et nous révèle seulement sa propre distension, au lieu que l’unité n’est pas la multiplicité niée, mais au contraire la multiplicité considérée dans le terme d’où elle procède et le terme vers lequel elle tend, on ne saurait contester que les deux termes ne soient corrélatifs, de telle sorte qu’il n’y a rien qui puisse être dit un autrement que dans sa relation avec une multiplicité qu’il contient, au moins virtuellement, ni multiple, autrement que dans sa relation avec une unité qu’il divise, sans réussir jamais à l’égaler.
Il importe de remarquer maintenant que, des trois sortes de couples que l’on a distingués et qui opposent l’un au multiple, il y en a un qui apparaît comme étant l’origine des deux autres, c’est celui sur lequel se fonde la participation : ainsi, c’est la relation ontologique entre l’acte pur et la liberté, en tant qu’elle est constitutive des consciences particulières, qui apparaît comme le fondement de la relation psychologique entre l’âme et ses puissances, et de la relation arithmétique entre l’unité abstraite et les nombres ; et ce sont les conditions d’insertion du moi dans l’être absolu qui font apparaître, dans le moi lui-même, les différentes puissances par lesquelles cette insertion se réalise et, dans la pensée conceptuelle, le schème arithmétique de toute diversité possible. Mais loin de penser que c’est par l’abstrait qu’il faut commencer, comme on le fait quand on applique une méthode synthétique en montrant comment il reçoit dans la conscience individuelle une forme concrète où s’incarne une loi ontologique, c’est de l’expérience individuelle que nous prenons de notre existence propre dans sa relation avec l’absolu qu’il nous faut partir, avant de découvrir les conditions ontologiques qui lui permettent de se réaliser dans toute conscience en général, à plus forte raison les conditions purement formelles qui permettent d’en faire un objet de pensée quelconque, abstraction faite de son contenu.