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Que l’amour maintenant nous découvre un autre être dans son intériorité essentielle, en tant qu’il est unique et dispose d’une initiative qui le distingue de nous et n’appartient qu’à lui seul, c’est là ce qui le définit et permet de l’opposer à toutes les puissances qui ont pour objet soit le non-moi, soit le moi. L’amour seul a pour objet l’autre que moi. Seul il peut m’en donner et en réaliser pour moi la présence. Ce qui permet de le rapprocher de la volonté, et pourtant de l’en distinguer : car il est une volonté, en tant qu’il engage le moi lui-même dans la création qu’il fait de soi et non pas seulement dans la représentation qu’il a du monde, mais il reste encore que cette création de soi est inséparable d’une relation avec le soi d’un autre et qu’elle en est solidaire ; on voit ainsi que tandis que la volonté est seulement la volonté d’une fin par laquelle moi se réalise en s’exprimant, c’est-à-dire en produisant telle action ou telle œuvre particulière, l’amour consiste d’abord à poser un être qui est autre que soi et à le poser en tant qu’autre. Il n’y a que lui sans doute qui puisse rompre le cercle de l’existence subjective. Il est transphénoménal. Il implique toujours la présence d’un autre être, et même sa présence constante, mais sa présence spirituelle, dont la présence du corps n’est elle-même que le signe : il arrive qu’il nous découvre mieux toute sa profondeur dans l’absence même du corps. Et l’on ne dira pas que cette présence spirituelle n’est rien de plus qu’une absence sentie et que nous cherchons seulement à convertir en une présence corporelle : car c’est la définition du désir. Au contraire l’amour le plus pur ne voit dans une telle présence qu’un signe : il en a besoin seulement pour renouveler une présence qui est d’un autre ordre, et pour se rassurer sur les illusions de sa propre subjectivité ; mais même quand le corps est là, c’est une tout autre présence que l’amour réalise. Nous dirons que c’est la présence d’une essence, pour montrer que l’amour passe toutes les manifestations et tous les modes, et que ce qu’il atteint c’est, dans un autre être, cela même qu’il est et non point ce dont il témoigne ou ce qu’il fait. Non pas que ses états ou ses actes soient pour nous privés d’intérêt, mais ils n’en ont qu’en tant qu’ils sont une attestation de son essence même, qu’ils contribuent à exprimer ou à créer. Aimer c’est sans doute éprouver de la joie de la seule présence d’un certain être, autre que nous et qui existe avec nous dans le monde. Ce qui vérifie en un sens le mot célèbre de Descartes que la nature de l’amour est de faire que l’on se considère avec l’objet aimé comme un tout dont on est une partie. Aimer, c’est aussi vouloir que cet autre être soit ce qu’il est et non point différent de ce qu’il est : c’est pour cela qu’il semble parfois, ce qui n’est pas un des moindres reproches que l’on fait à l’amour, qu’on aime un autre être jusque dans ses défauts [^1]. Mais cela n’est pas tout à fait vrai. Car aimer un être, c’est l’aimer en effet dans son essence métaphysique. Or cette essence implique une activité qu’il met en jeu dans une situation qui l’individualise, l’alliance d’une spontanéité naturelle et d’une liberté qui l’oblige à rechercher et à réaliser une vocation qui n’appartient qu’à lui seul. Aimer un autre être, c’est reconnaître cette vocation unique qui est la sienne, et non seulement s’abstenir toujours de la froisser et de la contraindre, mais faire tout ce qui dépend de nous pour qu’elle s’accomplisse. Ainsi il n’y a d’amour qu’agissant. Aimer les autres hommes, aimer tous les hommes, c’est accepter et admirer ce qu’ils sont, c’est-à-dire ces possibilités qui sont en eux et dont ils ont la charge, mais qu’ils ne peuvent actualiser que par notre concours. La haine au contraire les jalouse, cherche à les refouler et à les étouffer.

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