Cependant on ne peut considérer l’affection en tant qu’elle est inséparable de la participation, c’est-à-dire d’une activité qui est engagée dans le temps et qu’elle ne cesse de déterminer et d’infléchir, sans montrer comment elle engendre l’appétition ou le désir. Car nul ne peut nier que l’appétition ne se trouve liée non pas seulement aux conditions d’une vie temporelle et astreinte à actualiser toujours ses propres possibilités, mais encore à la participation, en tant précisément qu’elle s’incarne dans un corps et qu’elle mesure à chaque instant la distance entre une image qu’elle projette dans l’avenir et la donnée actuelle qui nous permettra d’en prendre possession. C’est dans cet intervalle que se meut le désir. Et c’est pour cela que le désir est toujours lié au corps et au temps : il est lié à la partie inférieure du moi, en tant précisément qu’elle est inférieure, c’est-à-dire accuse un vide que nous cherchons toujours à remplir, une absence que nous voulons convertir en présence : mais ce vide, cette absence ne sont qu’un appel vers une chose dont la jouissance nous est refusée. C’est donc peut-être que le désir ne dépasse pas le monde des choses, c’est-à-dire des phénomènes, et qu’il est la marque même de notre attachement au phénomène, de notre subordination à son égard. Si le propre de l’affection, c’est de nous découvrir une présence spirituelle, mais par le moyen d’une expression significative qu’elle dépasse toujours, le propre du désir, c’est de nous arrêter à cette expression elle-même et d’en faire une fin, alors qu’elle était seulement un moyen. On ne désire jamais que des choses parce que tout désir est désir d’usage et de possession. On se sert, il est vrai, parfois du mot désir pour désigner nos relations à l’égard des personnes : mais alors encore l’acception primitive du mot subsiste, que l’on ne réussit à transfigurer qu’avec beaucoup de peine. C’est qu’en réalité le désir ne peut pas s’appliquer à un être autrement qu’en le transformant en chose : là même où l’on ne croit pas avoir affaire à un désir proprement charnel, c’est toujours de la présence corporelle d’un autre qu’il s’agit et des témoignages matériels qu’on en reçoit ou qu’on lui donne. — Mais c’est par le désir que notre vie continue : si le propre de la vie c’est d’être la participation elle-même, en tant qu’elle se réalise par une incarnation, c’est grâce au désir que le corps ne cesse de se nourrir et de s’engendrer. Sans lui nous serions réduits à une existence instantanée comme les choses : c’est par lui que nous entrons dans une existence temporelle, c’est-à-dire dans une existence qui dure. Et s’il ne cesse de s’appliquer aux choses, c’est pour les arracher à l’instantanéité du devenir et les incorporer à notre propre durée. C’est pour cela que le désir est incessamment variable par son objet, dans lequel il semble qu’il se consomme, alors qu’il ne songe qu’à l’assimiler, c’est-à-dire à en faire non seulement un instrument, mais encore un ingrédient de notre durée. Aussi ne s’arrête-t-il pas aux limites de l’existence individuelle : il appartient à l’espèce, dans la mesure où il poursuit toujours la survie de notre propre corps. Comme la durée, qui est une médiation entre le temps et l’éternité, le désir est aussi une médiation entre l’affection, réduite à l’ébranlement momentané du corps, et l’amour, en tant que, dans l’affection, il nous découvre un autre être spirituel auquel nous sommes unis par une relation en quelque sorte intemporelle.
Mais il est remarquable que le mot affection lui-même puisse recevoir deux acceptions en apparence aussi différentes que celle qui désigne une modification toute passive de notre être, et celle qui désigne ce mouvement de l’âme qui nous porte vers un autre être, qui abolit aussitôt notre isolement, nous oblige sans cesse à agir, sans que nous ayons besoin de l’effort et du vouloir et donne aussitôt une signification à notre vie, sans que nous ayons eu à nous interroger sur elle ni à la chercher. Mais le rapprochement de ces deux sens est instructif pourtant, car il montre, d’une part, que, dans l’affection, la passivité et l’activité, au lieu de s’opposer et de se contredire, se rejoignent et se confondent, de telle sorte que, ce que nous subissons, c’est un mouvement qui déjà nous anime, — ainsi, l’amour le plus parfait est un amour dans lequel je pâtis ce que j’agis et j’agis ce que je pâtis, — et, d’autre part, qu’elle n’est rien, comme nous l’avons montré, que la présence révélée d’un autre être par laquelle le phénomène est traversé et reçoit du même coup la signification qui jusque-là lui manquait. Peut-être pourrait-on dire que la double caractéristique de la puissance affective, c’est à la fois de surmonter la dualité de la passivité et de l’activité et d’abolir le monde de la phénoménalité, mais pour nous découvrir en lui le véhicule du monde de l’existence.
Que dans l’amour l’activité et la passivité se trouvent unies, c’est ce que confirme l’expérience qui montre assez que l’amour s’impose à nous comme une contrainte, quand il est passionnel, et comme une révélation, à mesure qu’il se spiritualise davantage, et qu’au delà de la distinction entre la nature et la liberté il retrouve une spontanéité pure qui exclut à la fois le choix et l’effort.