Mais cette analyse nous permet d’introduire une précision nouvelle dans les relations de l’âme et du corps, le corps par lequel chaque âme est séparée d’une autre âme et d’elle-même étant en même temps le moyen qui lui permet de faire commerce avec soi et avec un autre soi. Un corps n’affecte point un autre corps et il n’est pas vrai de dire non plus qu’il affecte mon âme : car en tant que phénomène, il n’a pas ce pouvoir. Mais mon âme s’affecte elle-même ou est affectée par une autre âme, et de cette affection le corps est le moyen et le signe. De là une imbrication de l’affection et du corps qui peut donner lieu à bien des méprises. Car il est vrai que sans le corps on ne pourrait pas être affecté ; de telle sorte que l’on imagine le corps comme la cause qui produit l’affection. Au lieu qu’on pourrait dire plutôt du corps qu’il est seulement sa forme visible, et pour ainsi dire représentée ou phénoménalisée. Si l’affection résulte de la relation entre l’activité et la passivité (et par conséquent de ma passivité à l’égard de mon activité elle-même ou à l’égard de l’activité d’un autre), c’est le corps qui les oppose et qui les lie : aussi doit-il toujours apparaître comme le support de l’affection. Et c’est pour cela que tout objet, si on le détache de son rapport avec l’affection, n’est rien de plus à son tour qu’une apparence pure : l’affectivité seule permet de le considérer comme une expression de la vie de la conscience, où chaque conscience, s’éprouvant elle-même à la fois dans ce qui la limite et dans ce qui la dépasse, fait l’expérience de sa rencontre avec les autres consciences.
Telle est la raison pour laquelle l’affection présente deux aspects inséparables, dont la valeur relative est sans cesse variable : il y a des affections dans lesquelles c’est surtout notre limitation et par conséquent la présence du corps qui nous deviennent sensibles, de telle sorte que nous sommes portés à nous complaire en elles en oubliant l’activité qu’elles traduisent et en leur déniant toute signification spirituelle ; et c’est la réduction de l’affection à cette sorte de figuration matérielle que l’on trouve sous des formes différentes dans toutes les théories modernes de l’émotion. Mais il y a d’autres affections qui, bien qu’elles intéressent encore le corps, n’ont de sens pour nous que parce qu’elles expriment la mutuelle présence et l’action réciproque de deux consciences l’une à l’égard de l’autre. Ce sont là des affections qui remplissent notre vie tout entière, à mesure qu’elle a elle-même plus de délicatesse ; elles n’intéressent le corps que dans la mesure où il est un lieu de passage et d’épreuve qui, en actualisant nos possibilités, nous permet de découvrir et de former notre propre essence spirituelle. Elles ont les mêmes relations avec la mémoire que les autres avec le corps. Et celles-ci n’ont de sens que si nous parvenons à y retrouver la condition ou le signe de celles-là ; du moins peut-on dire que nous ne cessons de les transfigurer afin qu’en se spiritualisant elles contribuent à agrandir notre propre conscience, au lieu de la contraindre, à nous ouvrir le chemin d’une expérience purifiée et universalisée où toutes les consciences communient, au lieu de refermer chacune d’elles sur son expérience actuelle et transitoire. Ce que l’on peut observer sous deux formes opposées dans l’expérience que nous avons du plaisir et de la douleur.