Aller au contenu

La puissance expressive nous livre tous les moyens par lesquels le moi manifeste sa vie cachée dans le monde phénoménal et, par conséquent, tous les moyens par lesquels chaque moi peut communiquer avec un autre moi. Par là, la puissance expressive donne un sens aux phénomènes, qui est de permettre au moi possible de se réaliser et, en se réalisant, de pénétrer dans ce monde réel qui est fait d’une solidarité entre toutes les existences participées. Ce serait une erreur pourtant de penser que c’est dans le phénomène, c’est-à-dire dans l’expression, que s’accomplit la communication entre les consciences. Ou plutôt cette communication suppose elle-même une communion proprement ontologique et qui ne peut se produire que dans une existence d’où elles procèdent toutes, et où elles puisent à la fois leur activité participante et l’activité par laquelle elles sont capables de s’unir. Or ces deux activités ne peuvent pas être séparées et même elles varient proportionnellement : car si on considérait l’activité participante toute seule, on ne voit pas à quoi pourrait lui servir d’étendre à l’infini le champ de son expérience phénoménale. Cette expérience privée d’expressivité serait aussi dépourvue de signification. Elle laisserait le moi enfermé en lui-même, d’autant plus solitaire qu’il se sentirait séparé davantage de tout autre être par l’écran de plus en plus vaste du monde des phénomènes ; et ce monde nous paraîtrait vain et illusoire, comme on l’a souvent pensé, s’il prétendait se suffire, au lieu de nous fournir une voie d’accès vers une autre activité participante, dont il faut que nous soyons à la fois distinct pour ne rien perdre de notre initiative, et solidaire, pour qu’au delà de nos limites et par le moyen des phénomènes, la totalité même du monde spirituel nous demeure ouverte. C’est cette distinction et cette union entre les consciences, c’est-à-dire entre les êtres eux-mêmes, dont il faut étudier maintenant la réalisation, alors que la puissance expressive nous en fournissait seulement le moyen.

Remarquons dès le début que, comme le monde phénoménal est un monde à la fois commun à tous et propre à chacun, et qu’il est le véhicule d’une communication, précisément parce que, étant le même pour tous, chacun garde pourtant sur lui une perspective unique et privilégiée, ainsi le monde spirituel doit aussi être le même pour toutes les consciences, sans quoi le simple nom de conscience ne pourrait pas leur être donné à toutes, bien que chacune d’elles ait pourtant dans ce monde une vocation qui lui appartient en propre et qu’aucune autre ne pourrait accomplir à sa place. Ce que nous devons chercher à définir maintenant, c’est cette puissance qui permet aux différentes âmes, au delà de l’expression et par son moyen, d’entrer en contact les unes avec les autres dans leur essence, de telle sorte que, par une sorte de paradoxe, chacune d’elles puisse, au moins jusqu’à un certain point, pénétrer dans le secret d’une autre ou lui faire partager son propre secret.

C’est qu’il y a déjà dans la puissance expressive autre chose que la seule mise en jeu du matériel de l’expression. Elle nous rend sensible une présence intérieure et actuelle, sans laquelle elle se réduirait au signe qui ne serait l’expression de rien. Mais la difficulté, c’est précisément de savoir comment se réalise par le moyen de l’expression cette présence mutuelle de deux consciences l’une à l’autre. Il faut remarquer tout d’abord qu’une communication entre deux consciences n’est jamais parfaite : comment en serait-il autrement puisqu’elle dépend d’un acte que chacune d’elles doit accomplir et de la manière même dont il permet qu’elles se rencontrent et qu’elles s’accordent ? Ajoutons encore que, bien que la communication et l’expression soient toujours liées l’une à l’autre, elles se confondent si peu qu’elles semblent même varier en sens inverse. Quand la communication est la plus parfaite, l’expression cesse d’être apparente, il semble qu’elle s’abolisse, comme si le moi de l’autre devenait immédiatement présent à mon propre moi. Et quand c’est l’expression au contraire qui l’emporte, quand elle retient le regard au point qu’on s’interroge sur sa signification, alors elle retourne vers l’objectivité pure, c’est-à-dire redevient un obstacle qui abolit la communication, au lieu de la soutenir.

Le problème que nous avons à résoudre est donc de savoir comment peut se réaliser cette présence d’une conscience à une autre conscience par le moyen de l’expression. Sans doute imaginons-nous toujours cette présence sous la forme de la présence même d’une chose, c’est-à-dire comme une présence donnée. Mais on ne saurait méconnaître, ni que la présence d’une chose est déjà celle d’un acte qui nous la rend présente, ni que la chose elle-même n’est rien de plus que la présence à soi, considérée dans le terme même qui la limite et qui la manifeste. Or il arrive que ce terme joue le rôle de médiateur entre deux consciences, c’est-à-dire entre les deux actes différents par lesquels chacune d’elles réalise sa propre présence à elle-même : celle-ci se change en une présence réciproque grâce à cet intermédiaire qui précisément, là où il exprime leur limitation mutuelle, leur est en quelque sorte commun. Ce n’est donc pas en lui qu’elles communiquent ; mais, en témoignant de leur limitation mutuelle, il les oblige, d’une part, à définir leur activité propre comme une activité de participation et, d’autre part, à reconnaître une source commune dans laquelle elles puisent l’une et l’autre et jusqu’où il faut qu’elles remontent pour être assurées de se rencontrer. L’intervalle même qui les sépare de cette source, les sépare l’une de l’autre : c’est en mesurant et en franchissant un tel intervalle qu’elles s’unissent.

Cependant il ne suffit pas d’observer que toute activité de participation ne peut communiquer avec une autre que dans l’Acte même dont elles participent et dont l’objet est le témoin, puisqu’il est le signe de leur mutuel dépassement. Il faut analyser de plus près les conditions mêmes dans lesquelles s’exerce notre activité de participation, et la passivité qui en est toujours corrélative. Personne ne peut mettre en doute cette correspondance de l’activité et de la passivité dans chacune de nos démarches, qui nous permet à la fois de reconnaître l’initiative dont nous disposons, les limites auxquelles elle se heurte et l’apport même qu’elle reçoit de cela même qui la limite et qu’elle est pourtant incapable de se donner. Mais il y a une ambiguïté singulière dans l’interprétation que l’on peut faire soit de la donnée, soit de l’acte même qui nous la donne. On peut dire en effet que tout acte se donne de quelque manière à lui-même, mais c’est dans la mesure où il n’est jamais à proprement parler une donnée : car toute donnée véritable répond à cet acte comme ce qu’il appelle, mais qui lui manque. Et quand la donnée apparaît, dire que nous nous la donnons à nous-même, c’est dire seulement qu’elle ne peut être donnée qu’à condition qu’elle soit appréhendée : mais on ne saurait méconnaître que, dans la donnée comme telle, il y a toujours quelque chose qui vient du dehors et dont nous nous donnons la représentation sans nous donner à nous-même le contenu de cette représentation ; à ce titre, toute donnée peut être définie justement comme un don. Or c’est en cela que consiste précisément le mystère de l’expression où l’on n’accepte pas que la donnée puisse se réduire à elle-même, mais où on la rapporte toujours à une signification qu’on lui reconnaît. Il arrive que cette signification puisse dépendre de moi dans la mesure où ma volonté contribue à la produire, mais jamais absolument toutefois, puisque, étant toujours inséparable en tant que donnée d’une limitation qui lui est imposée, je ne parviens à la saisir qu’au moment où mon acte s’arrête et s’immobilise. Mais cela même qui l’arrête est toujours un acte qui dépasse l’acte que j’accomplis, bien que je ne puisse pas toujours, comme on l’a montré au chapitre précédent, l’individualiser dans une conscience différente de la mienne. La question est de savoir comment il arrive que j’y réussisse. Il ne faut pas s’étonner que je n’y arrive pas toujours : car jamais l’âme sans doute n’a besoin d’exercer une activité plus parfaite et plus pure que lorsqu’elle rencontre devant elle non pas des choses, mais d’autres activités comparables à la sienne, avec lesquelles il faut qu’elle s’accorde sans cesser d’en être distincte, et qu’elle risque toujours de confondre avec des obstacles qui lui sont opposés, c’est-à-dire avec des objets : presque toujours elle les traite comme tels. D’une manière plus générale, on peut dire que, dans les périodes les plus misérables, la conscience ne trouve autour de soi aucun écho : le monde devient pour elle inerte et sans voix. Dans les périodes les plus heureuses au contraire, les choses les plus chétives s’animent et lui répondent.

Supprimer le surlignage