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Néanmoins s’il est indéniable, d’une part, qu’un phénomène peut être considéré comme une expression partout où le moi entre, grâce à lui, en communication avec un autre moi, de telle sorte qu’il est impossible de réduire le monde phénoménal tout entier à un spectacle objectif et indifférent, et, d’autre part, que le phénomène, comme tel, dans sa réalité proprement physique ou chimique et abstraction faite de sa relation à une existence non seulement biologique, mais encore psychologique, doit être considéré comme un fait pur, qui n’est lui-même l’expression de rien, ne se trouve-t-on pas conduit à établir une scission intolérable dans le monde des phénomènes entre ceux qui ont un caractère « expressif ou significatif » et ceux qui restent de pures données assujetties seulement aux lois de la nécessité ? Pourtant il y a une continuité réelle dans le monde des phénomènes, qui se vérifie tout à la fois par l’exigence sans doute pour tout phénomène physique ou chimique de servir de support prochain ou lointain à une existence biologique ou psychologique, mais encore par l’impossibilité de dissocier aucune partie du monde de l’acte de participation qui le fonde, et qui nous oblige à retrouver jusque dans ses modalités les plus humbles une expression ou une signification. En d’autres termes il n’y a aucun aspect de ce monde qui ne réponde à une forme particulière de la participation, et qui à ce titre ne soit expressif ou significatif. Seulement la question qui se pose pour nous, c’est de savoir à quel titre et de quelle manière tel phénomène se découvre à nous dans l’univers de la participation. Ne perdons pas de vue ce principe général : que le phénomène n’est rien de plus que l’actualisation d’une possibilité, mais que l’isolation de cette possibilité et sa prise en charge supposent toujours l’acte d’une conscience sans laquelle un tel phénomène ne pourrait jamais être appelé à l’existence. De là dérivent un certain nombre de conséquences dont on n’a pas toujours aperçu la solidarité : la première, c’est que le monde des phénomènes tout entier n’arrive à l’existence concrète que dans une conscience particulière, de telle sorte que, si j’étais seul au monde, comme dans l’hypothèse solipsiste, je pourrais encore retrouver en lui l’expression à la fois de mes limites et de mes puissances ; la seconde, c’est que, bien que ce monde ne soit rien de plus que le prolongement de mon corps, qui en occupe le centre, et que même on puisse dire en un certain sens, puisqu’il est en continuité avec mon corps, qu’il est lui-même mon corps, pourtant c’est par l’intermédiaire de mon corps que j’agis sur le monde et que le monde m’affecte, de telle sorte que ce corps exprime d’une manière immédiate et privilégiée mes rapports individuels avec le monde, qu’il en est à la fois la condition initiale et l’image, ce qui a permis de le considérer comme un microcosme dont le macrocosme est seulement la projection et l’agrandissement ; la troisième, c’est que tout phénomène qui existe dans le monde peut être considéré dans deux perspectives différentes, soit en tant qu’il est encore mon corps et que ma conscience trouve en lui un moyen par lequel elle se manifeste et se réalise, soit en tant qu’il est pour moi un objet et un spectacle, mais qui peut être le corps aussi par lequel une autre conscience se manifeste et se réalise, lorsque mon propre corps devient pour elle un objet ou un spectacle. On dira que cette réciprocité n’est pas universelle : mais cela est moins sûr s’il est vrai que le monde entier doit être considéré comme le corps commun de toutes les consciences, et que chaque conscience l’enveloppe pour ainsi dire dans une perspective originale dont le corps propre est le centre, de telle sorte que, dans ce corps qui leur est commun, toutes les consciences expriment et manifestent leurs caractères communs et dans le corps qui leur est propre leurs caractères propres. Or il est évident que ces deux sortes de caractères doivent se trouver accordées, puisque les corps de tous les individus font partie d’un spectacle commun à tous, et que ce spectacle lui-même est individualisé jusqu’au dernier point dans la perspective de chaque individu.

Rien ne nous autorise pourtant à penser que chaque phénomène soit individuel en cet autre sens qu’il serait comme le corps propre d’une conscience autre que la nôtre, et son expression privilégiée, dont il nous appartiendrait de découvrir la signification. Tel est peut-être le sens qu’il faut donner à l’hypothèse monadologique. Mais on peut se demander si, en poussant ainsi jusqu’à la limite la correspondance univoque entre le dedans et le dehors, on n’abolirait pas les conditions mêmes de la participation : car le dehors exprime toujours par rapport au dedans un dépassement, une expression qui doit être réalisée plutôt qu’elle n’est donnée ; et c’est pour cela que l’expression elle-même n’est jamais adéquate. Le jour où cette adéquation serait réalisée, l’union de l’âme et du corps pourrait cesser : l’âme serait devenue un esprit pur ; il faut donc qu’il y ait toujours dans l’expression une marge d’indétermination dont le rôle est précisément de la rendre nécessaire. Or on peut remarquer que ce qui dans le phénomène nous paraît avoir un caractère d’objectivité pure, sans pouvoir être référé à une conscience capable de le revendiquer comme son propre corps, est encore :

1° le moyen par lequel chaque conscience étend indéfiniment sa propre puissance expressive au delà des limites dans lesquelles son corps individuel menace toujours de l’enfermer, de telle sorte qu’on ne saurait le considérer comme étranger au monde de l’expression ;

2° le mode d’expression privilégié d’une conscience réelle ou d’une conscience possible différente de la nôtre avec laquelle nous n’avons encore qu’une communication éventuelle ;

3° le lieu de rencontre anonyme entre plusieurs consciences qui viennent s’accorder dans ce spectacle qui leur est commun, sans s’y perdre ni s’y confondre.

Cette analyse suffit à montrer quelles sont les différentes manières dont s’exerce notre puissance expressive. Disons tout d’abord que c’est la phénoménalité tout entière qui peut être considérée comme une expression ou comme un langage. Car la phénoménalité n’a de sens que si elle est rapportée à la transphénoménalité d’un être intérieur à lui-même, mais qui a besoin, pour se réaliser, de se phénoménaliser parce que c’est par lui le seul moyen d’entrer en rapport avec les autres êtres. Non seulement nous sauvons ainsi le sensible et le phénomène que nous avions cherché d’abord à définir par les seules limites qu’ils imposent à l’acte de participation, mais encore nous les incorporons à l’essence positive de chaque être, de telle manière qu’on peut dire sinon qu’il n’est que ce qu’il montre, du moins qu’il n’est que par ce qu’il montre. La liaison du phénomène et de l’être n’est qu’un autre aspect de la liaison de chaque conscience avec toutes les autres. Je suis indivisiblement ce que je suis pour moi et ce que je suis pour vous, et je ne puis me poser que par l’acte qui, en vous posant, m’oblige moi-même à me poser, c’est-à-dire qui fait de l’expression le seul moyen par lequel je puis réaliser en moi la coïncidence de l’affirmant et de l’affirmé et témoigner, si l’on peut dire, de l’objectivité de ma propre subjectivité.

Nous pouvons maintenant reconnaître les différents aspects inséparables l’un de l’autre que peut prendre en s’exerçant la puissance expressive. C’est notre corps d’abord qui est la représentation privilégiée dans laquelle s’expriment tous les mouvements de mon âme, et il est naturel, puisque ce corps m’affecte, qu’on le considère en général comme servant seulement à l’expression de mes émotions ; ainsi le corps lui-même est d’abord une sorte de témoin de mon existence par le moyen duquel j’entre en communication avec les autres consciences. C’est lui ensuite qui devient le véhicule du langage, par lequel je puis à la fois rattacher à des signes communs tous les moments de la pensée noétique, et rendre ma volonté présente à une autre volonté par ces signes dont elles disposent toutes deux. Le propre de l’art enfin est de douer d’un caractère d’expressivité la nature tout entière, comme si elle n’était rien de plus que notre âme visible : et peut-être pourrait-on dire de l’art qu’il est l’actualisation de notre mémoire dans les choses.

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