Cependant si l’existence d’une puissance expressive ne fait pas de difficulté quand il s’agit du moi défini comme un être dont l’essence même est de témoigner, cette puissance expressive peut-elle m’obliger à transformer tous les phénomènes en témoignages ou en significations ? Dans quelle mesure l’animisme est-il légitime ? Tout d’abord il faut remarquer que, malgré tous les avertissements de la science, il y a un domaine tout au moins dans lequel l’animisme n’a pas manqué de survivre, c’est celui des relations qu’une conscience a avec une autre conscience. On ne réussira pas à nous convaincre qu’il y a là un abus, une simple analogie fondée sur la ressemblance entre certains phénomènes extérieurs et ceux par lesquels le moi lui-même se manifeste au dehors. Car la seule perception de cette analogie, et par conséquent la possibilité même de l’animisme, implique d’abord la rencontre, au moins en nous, de cette expressivité dont on voudrait, par une sorte de défi et de violence, abolir le sens en la réduisant, même en nous, à la simple phénoménalité. Mais si la découverte de l’objet pur est toujours tardive, si l’on n’a jamais fini d’exorciser la tendance que nous avons à le personnaliser, c’est-à-dire à lui attribuer une existence intérieure comparable à la nôtre, c’est que la conscience n’a jamais de rapport qu’avec une autre conscience. Loin de penser qu’elle est enfermée en elle-même, ou dans ses propres représentations, il faut dire que celles-ci ne sont rien de plus que les instruments d’un dialogue qu’elle poursuit toujours avec l’esprit absolu par la médiation des autres consciences ; et si elle cherche toujours à dépasser ses limites, c’est pour atteindre d’autres consciences avec lesquelles elle puisse faire société, au contact desquelles elle ne cesse de s’éprouver et de s’enrichir.
Bien plus, quand nous parlons des limites du moi, ces limites ne peuvent pas consister dans un non-moi, mais dans un autre moi, dans un moi qui soit le moi d’un autre, c’est-à-dire qui fasse partie avec moi du même monde spirituel, et qui soit reconnu par moi comme autre que moi, bien que semblable à moi, c’est-à-dire qui soit un être intérieur à lui-même, une conscience et non pas une représentation. Ainsi l’existence de l’autre moi cesse d’être un mystère, comme il l’avait semblé d’abord : elle est inséparable de l’existence de mon propre moi, en tant qu’il est limité et qu’il ne peut connaître hors de lui aucune autre existence qu’une existence comparable à la sienne. L’autre moi et la limitation de mon propre moi sont deux découvertes solidaires : je ne puis pas être limité par mes représentations, bien qu’elles soient en effet sur cette ligne-frontière qui est toujours une ligne de séparation et d’union entre moi et un autre moi. C’est pour cela que toute représentation est expressive à l’égard de moi et significative à l’égard d’un autre moi, bien que ce rapport soit réciproque et puisse toujours être renversé. Ainsi je ne puis pas concevoir sans un effort de pensée, qui est un effort d’abstraction et par lequel on prétend me libérer de toute superstition, qu’il y ait des objets qui ne soient qu’objets, c’est-à-dire qui, là même où je ne puis pas évoquer une conscience dont ils seraient l’expression, n’aient pas pour moi une signification, c’est-à-dire ne soient pas tels qu’ils puissent devenir pour moi un moyen d’expression possible. L’extension de la fonction expressive de l’expression réelle à l’expression possible donne donc une signification à l’univers entier, qui ne me libère pas sans doute de l’anthropomorphisme, mais le légitime, et m’empêche pourtant de tomber dans l’idolâtrie, comme l’animisme primitif.
S’il est donc vrai, d’une part, que le moi ne se constitue que par opposition à un autre moi et non pas à un non-moi, ce que l’on comprend facilement à condition de reconnaître qu’il n’y a pas de négation qui ne porte en elle l’affirmation de ce qu’elle nie, si, d’autre part, le moi ne peut avoir de relation réelle qu’avec un autre moi et non point avec une représentation ou un concept, si même il faut dire que le moi n’a de relation avec soi et ne parvient à la découverte de soi que dans cette relation tout intérieure qu’il soutient avec le soi d’un autre (car jusque-là il n’aurait même pas sans doute la conscience de soi), alors on peut dire qu’il n’y a point de difficulté à admettre qu’une autre conscience nous soit immédiatement présente dans cette sorte de connexion et pourtant d’opposition avec la nôtre, qui est la loi même qui gouverne toutes les existences spirituelles. C’est dans la représentation qu’elles se rencontrent et qu’elles s’opposent : mais cela ne veut pas dire que c’est dans le monde de la représentation qu’elles vivent, ni qu’elles ne puissent pas le dépasser autrement que par l’imagination. Une âme n’a de contact qu’avec une autre âme : et la représentation n’est pour elle que le signe ou le témoignage d’une présence spirituelle infinie qu’elle ne cesse d’approfondir et par laquelle elle ne cesse de vaincre ses propres limites, c’est-à-dire de rompre sa solitude. C’est le préjugé par lequel nous faisons de la représentation une réalité, et non point un phénomène, qui nous conduit à penser que les autres consciences (et aussi la nôtre) ne sont pour nous que des hypothèses qui ne pourront jamais être vérifiées, c’est-à-dire se transformer pour nous un jour en représentations. Mais si nous nous sommes assurés d’abord dans une existence purement intérieure, à laquelle la représentation s’oppose comme une existence phénoménale, il n’y a plus de difficulté à penser qu’une conscience peut être présente à une autre conscience, et même qu’aucune autre présence ne peut lui être réellement donnée, bien que ce soit toujours par le moyen d’une représentation, qui les distingue et qui les unit par la rencontre qu’elle produit toujours entre une expression et une signification : il est vrai que cette représentation semble s’abolir à mesure que la communication devient plus parfaite, jusqu’au point-limite où l’expression et la signification se confondent.
On ne se laissera pas arrêter par cette objection classique que, même en ce qui concerne ces modes d’expression qui sont pour nous les signes de la présence d’un être semblable à nous, il nous arrive de nous tromper, qu’entre les mouvements d’un parfait automate et ceux d’un être conscient et libre, une confusion est toujours possible, et qu’à plus forte raison, là où nous avons affaire à des formes d’expression très différentes des nôtres, tout essai d’interprétation risque d’être chimérique, car :
1° il suffirait, pour justifier le caractère propre de l’expressivité, qu’elle évoquât une conscience possible et non pas nécessairement une conscience réelle, ce à quoi nous sommes invités par la construction même de l’automate, qui suppose l’expression consciente et tend à l’imiter ;
2° il n’y a point de conscience qui ne soit exposée à fléchir, c’est-à-dire qui ne ressemble parfois à l’automate. Alors elle se copie elle-même comme l’automate la copie ;
3° aucune erreur d’interprétation enfin ne vaut contre la vérité qu’elle falsifie. Et même elle ne peut la falsifier qu’en supposant que nous en avons eu une certaine expérience, qu’elle pensait retrouver encore alors que toutes ces conditions n’étaient pas réalisées.