Au point où nous en sommes, on voit que le problème du rapport de l’être et de l’apparaître reçoit sa solution, tout au moins dans les limites de notre expérience personnelle, là où précisément ce que nous montrons de nous-même est un moyen à la fois d’actualiser ce que nous sommes et de constituer notre essence propre par un développement de nos propres possibilités qui exige le concours de tout l’univers. Mais c’est alors du monde phénoménal tout entier qu’il faut dire qu’il est un monde dont l’essence même est son expressivité : ce qui est condamné en général comme une superstition anthropomorphique, qui nous oblige tantôt à considérer la nature elle-même, sinon comme le visage de Dieu, du moins comme un langage par lequel Dieu communique avec l’homme, tantôt à regarder les phénomènes particuliers comme n’ayant de sens que pour l’imagination humaine, qui incarne pour ainsi dire en eux tous les mouvements de notre âme, tantôt à chercher en eux autant de témoignages par lesquels une autre âme nous découvre son propre secret, comme si elle voulait nous le faire partager. Ainsi il semble que nous soyons inclinés à personnifier tous les phénomènes, à placer derrière eux des âmes dont ils seraient à la fois la condition de réalisation et la forme visible ou manifestée. Nous étendons ainsi à l’univers l’expérience que nous avons en nous-même des rapports de notre âme et de notre corps, en brisant et même en retournant la direction constante de la pensée humaine qui tend toujours à « désubjectiver », à « dépersonnaliser » la représentation que nous avons des choses, afin de déterminer les relations objectives qui les unissent, indépendamment de toute référence à notre sensibilité, qui cherche toujours en elle son image ou son aliment.
Or le moment est venu sans doute, non pas de revenir à l’animisme primitif, mais de montrer comment le progrès de la science lui donne une signification nouvelle qui contribue à l’infléchir plutôt qu’à l’abolir. Il y a en effet dans l’animisme une universalisation de cette expérience où le moi prend conscience de lui-même non pas proprement dans la puissance par laquelle il anime le corps, mais dans la puissance par laquelle toutes ses possibilités s’actualisent en s’exprimant (le corps n’étant rien de plus pour lui que l’exprimant et pour un autre que l’exprimé). Car il n’y a qu’en moi que la liaison puisse se faire entre la possibilité et l’expression en tant qu’exprimante. Hors de moi je ne connais l’expression qu’en tant qu’exprimée. Dès lors, si je considère celle-ci en elle-même, coupée de toute relation avec une possibilité qui s’actualise, elle devient un objet qui se suffit et qui n’est l’expression de rien. Aussi puis-je constituer un monde d’objets dont j’étudierai les relations mutuelles, indépendamment de leur caractère d’expressivité. Or c’est précisément ce que fait le savant. Et dans la totalité de ce monde, en tant qu’elle a un caractère d’homogénéité et que mon corps même s’y trouve compris, j’inclurai toutes les expressions de ma propre existence intime et secrète, qui, bien que j’en aie, par une voie différente, une expérience d’une tout autre nature, deviendront ici des objets comme les autres, formant avec eux un système clos, et où l’on ne discernera nulle part un caractère d’expressivité autrement que pour l’abolir. Telle est la connaissance du monde que nous donne la science, où l’on peut dire que l’être même se réduit à la représentation, sans qu’il n’y ait nulle part un « représentant » corrélatif de ce « représenté », ni une existence corrélative de cette phénoménalité. On absorbe nécessairement dans une telle connaissance la psychologie elle-même, c’est-à-dire l’étude de ce moi, qui n’était rien que par la liaison d’une possibilité dont il avait l’expérience intérieure avec une expression qui l’actualisait en la phénoménalisant, pour n’en retenir que ce phénomène lui-même, qui perd alors sa signification puisqu’il n’a plus de dedans, et qu’il occupe simplement une place déterminée dans un monde anonyme qui achève ainsi d’être désubjectivé et dépersonnalisé. Mais la subjectivité et la personnalité ne peuvent être ni éliminées, ni réduites. Elles subsistent partout dans la vie, bien qu’elles soient bannies partout de la connaissance. Encore est-il vrai que cette connaissance elle-même les suppose : la psychologie sans conscience est seulement la psychologie d’une conscience qui n’est pas la mienne et qui fait de la mienne un objet sur lequel elle prétend agir du dehors comme sur tous les autres objets ; mais elle invoque pour y réussir certaines opérations dont j’ai l’expérience dans ma propre conscience que l’on a transposées sur un autre plan, qui constituent le seul domaine où je puisse dire moi, et où le psychologue maintenant s’établit, mais dont il prétend m’interdire l’accès. Il veut me traiter comme une chose, mais parce qu’il arroge à sa seule conscience de savant le droit de traiter les autres consciences comme des choses.