On ne doit donc pas s’étonner du rôle si important que nous attribuons, parmi les puissances de l’âme, à une puissance expressive. Cela peut surprendre tous ceux qui pensent que la vie de la conscience est tout entière enfermée en elle-même et qu’elle est déjà constituée lorsque nous cherchons à l’exprimer par des signes qui lui demeurent toujours extérieurs. Mais ce n’est pas ainsi que nous l’entendons. Il convient d’abord de remarquer que, bien que l’expression soit presque toujours surajoutée à l’étude des différentes fonctions de la vie, on la retrouve pourtant inséparablement liée à chacune d’elles, comme si elle était la condition par laquelle celle-ci s’exerce. Le propre de la connaissance, c’est d’être obligée de se traduire par des mots : et cela est si évident que toute discussion où s’engagent les philosophes sur la valeur de la pensée conceptuelle a pour objet de savoir si elle peut oui ou non s’y réduire ; car il y a une correspondance nécessaire entre le mot et le concept, et, bien que l’on insiste surtout sur le caractère arbitraire du signe dans une intention négative et pour montrer que le concept n’est point une chose, on n’oubliera pas que le mot lui-même n’est rien autrement que par sa définition, c’est-à-dire par un acte de l’esprit et que nous devons non pas seulement l’accorder avec la chose, mais l’accorder avec les autres mots pour figurer adéquatement toutes les relations entre les choses. Enfin on observera que la représentation elle aussi, si elle commence par évoquer l’idée d’un tableau qui reproduit la chose et en quelque sorte l’imite, finit par désigner la seule expression, en tant qu’elle est figurative non plus de la chose, mais de l’acte même par lequel la pensée l’appréhende.
De même, nul ne consentira à conduire l’analyse de la volition jusqu’à la décision seulement, car nous savons bien que la caractéristique essentielle de la volonté consiste dans l’énergie plus ou moins grande avec laquelle elle montre que sa décision en est une, c’est-à-dire avec laquelle elle la réalise et fait effort pour l’incarner dans les phénomènes, en surmontant tous les obstacles qui lui sont opposés. Aucune dissociation ne peut être établie entre vouloir et agir, bien que nous puissions considérer l’action comme étant seulement l’expression du vouloir : et il serait stérile de tenter d’opposer une action purement intérieure à l’action extérieure qui la manifeste ; car en dehors de cette manifestation, nul ne peut dire qu’il y ait une véritable action intérieure, mais seulement une intention, une velléité d’action dont la sincérité elle-même ne s’éprouve qu’en se réalisant.
Cependant lorsque nous considérons les relations des consciences entre elles, l’expression nous apparaît comme en étant non pas seulement l’instrument, mais jusqu’à un certain point la substance. L’expression peut être plus ou moins délicate et paraître même s’abolir lorsqu’elle a le plus de perfection, c’est-à-dire qu’elle ne fait plus qu’un alors avec l’acte même par lequel les consciences s’unissent ; mais si, au lieu de s’abolir dans la plénitude même de son adéquation, elle s’abolissait seulement par déficience ou négation, alors chaque conscience, au lieu d’être transparente à une autre, resterait enfermée dans une solitude qui ne pourrait plus être forcée. Telle est la raison pour laquelle il est à peu près impossible de distinguer l’émotion elle-même de son expression et pourquoi l’amour le plus pur est un témoignage de tous les instants : celui qui les oppose fait de l’amour un rêve, une chimère, et le réduit peut-être à un amour-propre toujours froissé, à une solitude souffrante et incapable de se dépasser.
On retrouve donc l’expression dans l’exercice de toutes les puissances de la conscience : mais cela ne peut pas nous surprendre s’il est vrai que chacune d’elles apparaît comme étant inséparable de la liberté, dès qu’elle commence à s’exercer, ou, en d’autres termes, de l’acte de participation dont elle est un aspect, qui ne peut subsister indépendamment de tous les autres. Bien plus, on peut dire que la puissance expressive jouit d’une sorte de privilège, car elle donne à l’acte de participation une forme significative qui nous permet de comprendre le jeu des autres puissances et en fait en quelque sorte l’unité. Car dire de la participation qu’elle est une possibilité qui se réalise, c’est dire aussi qu’elle est une activité tout intérieure dont nous disposons, mais dont nous ne pouvons disposer qu’en la manifestant, de manière à imprimer sa marque à une matière qui la limite et qui l’éprouve, et par laquelle elle trouve accès dans une expérience qui est commune à toutes les consciences. Or une activité qui s’exprime, c’est la même chose qu’une activité qui s’exerce ou qui se réalise : et le monde tout entier n’est rien de plus que le champ de son expression. Le monde, c’est donc un non-moi dans lequel chaque moi trouve à s’exprimer, et qui n’a de sens que pour lui permettre, en s’incarnant, de se réaliser. Je cherche toujours en lui des témoignages, c’est-à-dire les marques d’une puissance mise en œuvre sinon par moi, du moins par un autre, mais dont je reconnais en moi aussi la présence. Et cela n’est possible qu’à condition que le non-moi puisse d’abord être appréhendé comme tel : ce qui est l’effet de la puissance cognitive ; encore puis-je distinguer en elle la représentation spectaculaire qu’elle me donne de l’activité noétique par laquelle j’isole la forme même qui me permet de l’embrasser. La connaissance vit pourtant de l’opposition entre le moi et le non-moi : elle ne réussit pas à la surmonter. Mais tel est le rôle du vouloir dont il semble que sa fin, c’est toujours de transformer le monde, c’est-à-dire de le recréer dans les limites de notre pouvoir, bien que pourtant son action sur le monde ne soit rien de plus que le moyen même par lequel le moi se constitue : ce qui ne peut arriver qu’à condition qu’il parvienne à s’exprimer ou à se manifester dans le monde afin d’en détacher ensuite un acte spirituel et impérissable dont la mémoire porte en elle désormais le dépôt. Et cela montre bien que l’expression est le centre autour duquel toutes les autres puissances de l’âme se trouvent pour ainsi dire ordonnées, la clef de voûte qui explique leur subordination. Car il n’y a sans doute de participation qu’à l’esprit : et cette participation n’est limitative que par rapport à une participabilité infinie qui implique elle-même le progrès indéfini de chaque conscience, et sa solidarité actuelle avec une infinité d’autres consciences, qui réalisent toutes les formes et tous les degrés possibles de la participation. C’est de ce monde qui n’est rien de plus que l’esprit même en acte que le monde que nous voyons est à la fois la condition et l’expression. Et si l’on consent d’abord à reconnaître que notre vie elle-même est faite d’un développement tout intérieur, dont les événements auxquels nous sommes mêlés et les actions que nous accomplissons sont seulement les témoins et les signes, qui ne se produisent que pour s’abolir, on aura alors moins de difficulté à admettre que ce qui compte dans la vie de chacun, comme dans la nôtre, c’est non pas sa relation avec des choses, qui ne sont que des phénomènes, mais son rapport avec des personnes, c’est-à-dire avec des êtres qui cherchent seulement dans les choses les moyens de se réaliser et de s’exprimer, c’est-à-dire de fonder leur séparation et de la vaincre. Ainsi se justifie à la fois l’existence des choses, de la connaissance que nous en prenons et de la volonté même qui s’y applique, bien que ces deux puissances de l’âme ne soient que des moyens et pas des fins. Car quelle peut être la fin de la connaissance sinon l’accroissement de la conscience de soi, et non plus la simple représentation des choses, et la fin de la volonté, sinon la création de relations spirituelles entre les différentes consciences et non plus un simple changement introduit dans l’aspect des choses ?
Ainsi l’analyse de la participation suffit à montrer que l’expression est essentielle à l’existence et ne peut pas en être disjointe. Il ne suffit pas de dire que l’être de la participation est un être mixte, en qui l’activité et la passivité sont inséparables et se répondent, il faut dire encore que, dans cette passivité, c’est notre activité qui, par la marque qu’elle imprime au monde et qui la marque à son tour, s’affecte en se réalisant. De là cette conséquence qu’être, c’est s’exprimer : formule dans laquelle nous trouvons à la fois une confirmation de cette double propriété de l’âme que c’est à la fois une possibilité qui se donne à elle-même l’existence et qu’une conscience ne peut rompre ses propres limites qu’en trouvant hors d’elle une autre conscience avec laquelle elle communique : ce qui nous oblige à faire de tout ce qui n’est point une conscience un véhicule par lequel les consciences s’accomplissent en s’interpénétrant. Ainsi la puissance expressive dépasse en un sens la puissance représentative et la puissance noétique, puisque, au delà de l’objet perçu ou conçu, ce qu’elle atteint, c’est la signification même de cet objet. Et elle dépasse la puissance volitive et la puissance mnémonique, puisqu’elle arrache le moi à lui-même et l’oblige à prendre place non pas seulement dans le monde, mais, par le moyen du monde, dans le tout de l’être : ce qui n’est possible qu’en entrant en rapport avec tous les êtres. C’est la puissance expressive de l’âme qui fait donc l’unité de ses autres puissances, qui constitue le lien entre notre activité et notre passivité et fonde la correspondance univoque entre la signification que nous imprimons aux actions qui dépendent de nous et la signification que nous assignons aux choses qui n’en dépendent pas. Au point par conséquent où la puissance expressive entre en jeu, il faut dire à la fois que le signe et le signifié se confondent, et, d’une manière plus générale, que le phénomène et l’acte dont il est la manifestation témoignent de leur connexion invincible.