Le rapport de la mémoire et de l’imagination témoigne, dans l’ordre de la représentation, de la solidarité entre une participation qui a été vécue et une participation qui est considérée seulement comme susceptible de l’être. Telle est la raison pour laquelle il n’y a de mémoire que du moi et d’imagination que du non-moi, mais du non-moi en tant que déjà le moi le revendique. Cependant, il importe de dépasser le plan de la représentation. Alors nous dirons que c’est la mémoire qui nous découvre l’être du moi, mais qu’au lieu, comme on le croit, de nous enfermer dans une solitude séparée, elle nous fait pénétrer dans la totalité de l’univers spirituel. Sans doute la mémoire, en retenant de notre passé tout ce qui nous appartenait, peut-elle être définie comme la forme individuelle que notre corps a donnée à notre âme : mais en disant que la mémoire est toujours la mémoire de soi, nous ne pouvons méconnaître qu’elle est en même temps la mémoire de tout l’univers, dans ses rapports avec soi. Or quand nous n’avons plus affaire à la mémoire représentative, mais à la mémoire que nous pouvons appeler spirituelle, nous retrouvons en elle cette corrélation du moi et du tout que l’on observe dans chacun de nos souvenirs, en tant qu’il est inséparable du souvenir même de l’univers à l’intérieur duquel il est engagé. De même, si la mémoire nous découvre notre être même, en tant que nous ne cessons de le recréer par une opération tout intérieure et qui dépend de nous seul, pourtant, cette opération à son tour porte en elle sa condition de possibilité, qui la rend co-présente à tout l’univers spirituel sur lequel elle n’a jamais qu’une perspective limitée.
Il y a plus : si toute existence spirituelle est astreinte à se dépouiller de la forme phénoménale dans laquelle elle s’était incarnée, elle n’y réussit qu’en devenant d’abord mémoire, et indivisiblement mémoire de soi et mémoire du monde. Car nous ne pouvons pas nier que nous ne fassions partie du monde, ni que le monde ait été autre qu’il n’a été, bien que la moindre de nos actions ne cesse de le modifier et de lui donner un aspect nouveau. L’acte pur ne s’offre par conséquent à la participation que par le moyen d’un monde qui est commun à toutes les consciences, mais qui doit s’abolir pour que celles-ci parviennent à fonder leur existence à la fois séparée et solidaire. Ainsi la mémoire du monde n’est encore qu’un moyen par lequel les différentes mémoires communiquent : mais au moment où la mémoire nous permet de dépasser l’univers de la représentation pour pénétrer dans l’univers de la signification, alors notre existence elle-même, au lieu de se fermer sur soi, c’est-à-dire sur le souvenir des événements qu’elle est seule à avoir vécus, trouve accès au contraire dans une intériorité dont aucun écran corporel ne la sépare plus, comme il arriverait chez ceux qui, confrontant leurs souvenirs à la veille de la mort et oubliant les événements qu’ils représentent, n’en laisseraient subsister qu’une lumière émanée d’un seul et unique foyer.
Peut-être faut-il dire que les souvenirs ne sont devenus nôtres que lorsqu’on ne peut plus les distinguer les uns des autres : il y a une indistinction qu’il faut surmonter et une indistinction qui surmonte la distinction elle-même ; alors les souvenirs particuliers deviennent indiscernables de notre activité proprement spirituelle, comme les gestes que nous avons appris à faire deviennent à un certain moment indiscernables de notre spontanéité organique tout entière. Déjà dans le rêve on voit les souvenirs se fondre les uns dans les autres et former des ensembles monstrueux parce que la conscience, endormie avec le corps, ne s’entend plus ni à les séparer, ni à les joindre. Le rêve est incapable de distinguer l’avenir du passé, et il ne se distinguerait pas du présent s’il n’y avait point pour moi un présent de nature différente que d’autres perçoivent et que je percevrais moi-même si je ne dormais pas. Mais le rêve, qui me replie sur ma propre solitude, me conduit jusqu’à l’extrémité de ma passivité à l’égard de moi-même en m’abandonnant à un jeu d’images qui ne réussissent pas tout à fait à se désincarner ; elles s’interpénètrent, mais en formant des tableaux incohérents dont je ne suis pas maître. Ainsi le rêve peut sembler un intermédiaire entre une représentation ordonnée et systématisée et une initiative créatrice qui n’est plus astreinte à s’emprisonner dans des formes déterminées.
La connaissance de soi, si elle ne fait qu’un avec la formation de soi, se réalise donc par la mémoire ; mais c’est la mémoire aussi qui nous livre la connaissance d’autrui, bien qu’il n’y ait plus ici cette conversion tout intérieure du vouloir en souvenir qui caractérise la constitution du moi par lui-même. Le souvenir reste toujours représentatif et le vouloir n’est plus qu’une possibilité assumée par un autre et non point par nous. Seulement cette possibilité, nous la retrouvons en nous comme une possibilité que nous pourrions aussi actualiser, et ce souvenir représentatif évoque un souvenir spirituel qui est un acte dont je dispose toujours. Nous trouvons ici toutes les conditions qui nous permettent de pénétrer, grâce à la mémoire, dans un univers spirituel qui non seulement est le même pour toutes les consciences, mais que toutes les consciences ensemble contribuent à former. Ainsi se trouve préparée l’étude de la communication des consciences entre elles que nous étudierons dans la section suivante et qui implique non seulement dans l’âme à la fois une puissance expressive dont le monde est le véhicule et qui spiritualise toutes ses manifestations en les convertissant en souvenir, mais encore une puissance affective, dont le caractère propre est de créer entre les consciences une réciprocité mutuelle de l’agir et du pâtir, qui les oblige à s’unir les unes aux autres par leur commune dépendance à l’égard d’un acte sans passivité.
Il faut reconnaître maintenant que la mémoire, qui semble contenir tous les objets spirituels comme l’espace contient tous les objets matériels, les contient pourtant, si cette expression métaphysique a encore un sens, d’une manière bien différente. Car un univers spirituel ne peut contenir que des actes qui s’accomplissent, grâce à un dépouillement à l’égard de toute appartenance objective qui permet de comprendre pourquoi il y a identité entre l’esprit et le sacrifice. Tous les êtres s’accomplissent, si l’on peut dire, dans la mémoire de Dieu. Chaque être ne se découvre lui-même qu’à partir du moment où il se rappelle non plus ce qu’il a, mais ce qu’il est, qui est précisément ce qu’il n’a plus ; car le secret même des rapports entre l’être et l’avoir réside précisément en ceci, à savoir que l’être que nous sommes se forme de tout ce que nous avons eu, mais que nous n’avons plus, de telle sorte que l’enrichissement et le dépouillement constituent le rythme même de toute notre vie spirituelle. Tout enrichissement se produit dans le monde des phénomènes, où nous multiplions nos rapports avec ce qui nous dépasse, tout dépouillement se produit dans le monde de l’être, où il faut que nous n’ayons plus rien qui soit nôtre pour que nous ne puissions plus rien recevoir que ce que nous sommes éternellement capables de nous donner. À ce moment-là on peut dire que chaque être veut tous les autres êtres de la même volonté qu’il se veut lui-même : ce qui signifie non seulement qu’ils sont unis dans le même vouloir, mais qu’en chacun d’eux la volonté propre s’est changée en amour.