On oppose en général la mémoire à l’imagination comme la puissance représentative du passé à la puissance représentative de l’avenir. Ces deux puissances conviennent l’une avec l’autre parce que l’une et l’autre cherchent à suppléer par la formation d’une image à une perception absente. Bien plus, la distinction entre le passé et l’avenir à laquelle on veut les réduire demeure jusqu’à un certain point arbitraire : car toutes les deux sont intemporelles, s’il est vrai qu’il n’y a de temps que dans la double transformation réciproque de la perception en image et de l’image en perception, c’est-à-dire de la présence en absence et inversement. Et si l’on a le droit de dire que l’une est orientée vers ce qui n’est plus, mais a été, et l’autre vers ce qui n’a point encore été, mais peut-être sera, la différence la plus profonde qui les sépare n’est pas là : car l’image du passé est aussi pour moi dans l’avenir, je cherche à la faire surgir et je n’y parviens pas toujours ; et l’image de l’avenir à son tour n’est rien si elle n’emprunte pas au passé les matériaux qu’elle élabore. Ce qui explique pourquoi on assigne presque toujours à l’imagination des limites assez étroites : or ce sont ces limites qu’il convient maintenant de fixer, en montrant comment, grâce à elles, la puissance mnémonique nous enferme dans l’expérience du moi et nous permet en même temps de la dépasser.
Il y a en effet, semble-t-il, entre la mémoire et l’imagination, bien qu’elles dépendent d’une puissance commune, une opposition ou plutôt une oscillation qui montre comment chacune d’elles supplée de quelque manière aux insuffisances de l’autre. Car la mémoire a plus de réalité : elle est une connaissance, mais une connaissance qui nous assujettit à cette vie même dont nous cherchons toujours à nous évader pour la transcender. Or l’imagination nous porte au delà, mais dans un monde dont nous disons justement qu’il est imaginaire pour marquer qu’il ne fait partie ni du monde de la perception, qui est un monde commun à toutes les consciences, ni du monde remémoré, qui a subi l’épreuve de l’expérience et se trouve désormais incorporé à notre moi. L’imagination n’a de relation avec l’avenir qu’en tant que l’imaginaire comme tel ne peut pas se suffire, qu’il appelle précisément cette réalisation que la volonté seule peut produire et que le souvenir a déjà subie. Jusque-là l’imaginaire reste un possible qui ne s’est pas actualisé, bien que l’on ait l’illusion parfois qu’il y parvient à l’aide des seules ressources de la conscience : mais c’est seulement dans des images flottantes qu’elle ne parvient jamais à étreindre, ni à fixer. Cependant, c’est là un leurre, comme le montrent les tentatives impatientes et réitérées de l’artiste, aussi longtemps qu’il ne réussit pas à faire de l’objet imaginé un objet réel qui ait accès dans le monde de l’expérience et que les sens puissent appréhender. Car c’est seulement dans la perception que l’image s’achève et prend possession d’elle-même. Et l’imagination n’ajoute rien au monde tant qu’elle ne devient pas proprement créatrice, c’est-à-dire tant qu’elle ne vient pas s’incarner elle-même dans une chose qui puisse être perçue. Les deux mouvements de l’imagination et de la mémoire sont donc inverses l’un de l’autre, puisque l’imagination va, si l’on peut dire, du possible au réel et que la mémoire retourne du réel au possible. Toutefois, elles conviennent l’une avec l’autre dans une certaine disposition qu’elles ont du possible, mais dont elles ne font pas le même usage : car la mémoire met à nu une possibilité spirituelle constitutive du moi que je suis et que je puis approfondir indéfiniment, au lieu que l’imagination n’évoque aucune possibilité que comme un appel vers une expérience que je n’ai point encore faite, et qui seule pourra la rendre mienne. Ainsi la mémoire et l’imagination expriment deux aspects opposés de la possibilité. Bien plus, à parler strictement, la mémoire nous apporte la réalité dont l’objet disparu nous apportait seulement la possibilité, au lieu que l’imagination appelle la réalité même de cet objet encore à naître et dont elle ne contient en elle que la possibilité. Le retour apparent de l’objet au possible, tel qu’il s’effectue dans la mémoire, est donc un retour vers la réalité vraie dont l’objet ne représentait rien de plus que la possibilité seconde. Et l’on comprend qu’il y ait toujours implication dans notre vie temporelle, aussi longtemps qu’elle n’est pas terminée, entre ces deux formes de la possibilité, puisqu’il n’y a pas une seule démarche de la conscience qui ne doive nous intérioriser et nous extérioriser à la fois, c’est-à-dire nous révéler notre essence en transformant notre expérience. L’imagination élargit sans cesse le moi que la mémoire approfondit indéfiniment.
La conscience est donc une sorte de débat entre l’imagination et la mémoire. Mais l’imagination n’est rien sans la volonté qui la met en œuvre. Elle est l’essai de la volonté. Elle cherche contradictoirement une représentation prospective du réel, alors qu’il n’y a de représentation que rétrospective. Mais la volonté est médiatrice entre les deux, car elle change l’imagination en mémoire. C’est elle qui projette dans l’avenir les rêves intemporels de l’imagination afin de les obliger à prendre forme, c’est-à-dire à s’incarner : et c’est leur forme que la mémoire recueille, libérée de la matière qu’elle revêtait, et dont le moi dispose maintenant comme de lui-même. L’imagination s’exerce donc toujours conjointement avec la mémoire. Et le rapport de l’imagination et de la mémoire met assez bien en lumière, dans le monde de la représentation, l’opposition et la connexion d’une participation possible et d’une participation réalisée. Telle est la raison pour laquelle l’imagination nous paraît toute-puissante, capable non pas seulement de dépasser la mémoire, mais aussi le monde qui nous est donné, pour créer une pluralité infinie de mondes qui exprime l’infinité même des possibles. Cependant ce n’est là qu’une vue abstraite. Car dès que nous voulons actualiser un possible dans la représentation, nous sommes astreints à emprunter tous nos matériaux à l’expérience et à la mémoire et à les disposer de manière à en faire le véhicule de toutes nos aspirations, puisque c’est le propre de la participation d’exprimer ma limitation par l’irréductibilité à mon acte propre d’une donnée qui doit m’être apportée du dehors, sans que je sois jamais capable de la créer. Telle est donc aussi la raison pour laquelle l’imagination paraît toujours infirme par rapport à l’expérience et à la mémoire, dont la richesse, à mesure qu’on les approfondit davantage, semble toujours rendre misérables les efforts de l’imagination, de telle sorte que la plus puissante est aussi la plus chimérique. La liaison de la mémoire et de l’imagination exprime admirablement cette loi suprême de la participation qui, en droit, est adéquate à tout le possible et, en fait, ne peut prendre possession de ce possible que dans une donnée qui lui répond et qui par conséquent est assujettie à faire partie d’abord de mon expérience et à pénétrer ensuite dans ma mémoire.
L’imagination est donc irréelle et la mémoire réelle. Elles ont entre elles le même rapport que le possible anticipé ou ébauché avec le possible réalisé. Aussi semble-t-il que l’imagination outrepasse toujours le champ de la mémoire, alors que pourtant c’est de lui qu’elle tire tous ses matériaux. Dans l’imagination, la mémoire nous découvre une puissance du moi qui semble à la fois la devancer et la suivre et qui tente toujours de produire une nouvelle représentation du monde dans laquelle le moi croit trouver de lui-même une expression qui le satisfait davantage. Mais ce serait une erreur de penser que l’imagination nous délivre de ce monde des phénomènes dans lequel nous sommes enfermés par notre limitation : c’est dans ce monde qu’elle se meut, c’est ce monde qu’elle essaie de transformer après l’expérience que nous en avons eue, afin que tous les vœux de notre conscience puissent trouver en lui une sorte de figuration, mais qui est à la fois un apaisement et une déception.