Si c’est dans la puissance mnémonique que le moi se constitue ou que son existence se fait essence, il est évident, puisque l’activité de la conscience est elle-même indivisible, que cette puissance suppose et enveloppe en quelque sorte toutes celles que nous avons décrites précédemment. Ainsi son originalité, c’est d’être une connaissance, mais une connaissance qui met en jeu notre propre vie, c’est-à-dire qui intéresse de quelque manière notre volonté, soit dans l’objet représenté, en tant qu’il est corrélatif d’une action accomplie ou empêchée, soit dans l’opération qui en dispose et qui le ressuscite. La mémoire, c’est la connaissance considérée non plus dans son objectivité, mais dans sa relation avec notre propre subjectivité, c’est-à-dire non pas simplement avec notre pouvoir de penser le monde comme un spectacle, mais avec le pouvoir de constituer l’être même qui est le nôtre. C’est la conversion de l’objectivité en subjectivité, le retour de l’existence à l’essence, la réduction de l’objet de représentation à l’acte qui se le représente.
Aussi est-ce le moment, semble-t-il, de rappeler dans une sorte de tableau d’ensemble la relation que les puissances par lesquelles le moi se constitue soutiennent avec les puissances par lesquelles le moi obtient la représentation du non-moi. D’une manière générale, on peut dire que la participation suppose un non-moi qui la déborde et même qui la déborde infiniment, mais qu’elle s’efforce précisément de rendre sien. Elle n’y parvient que grâce à la connaissance qui se réalise elle-même à travers deux étapes successives : dans la première, elle apparaît sous la forme de la représentation d’un objet donné, c’est-à-dire qui s’impose à moi malgré moi, et, dans la seconde, sous la forme d’un concept par lequel je deviens maître de cet objet à la fois par la pensée et par l’action, mais sans que l’objet perde encore ce caractère d’extériorité qui me permet d’avoir prise sur lui, c’est-à-dire sans qu’il vienne jamais se confondre avec moi. — Au contraire, le propre des puissances constitutives du moi, c’est d’imposer au non-moi l’empreinte du moi, de transformer cette action à la fois théorique et pratique, dont le concept exprime la simple possibilité, en une action réelle dont le moi assume la responsabilité et se donne à lui-même la raison, ou encore dont il affirme la valeur : ce qui est pour lui une épreuve dont il subit toujours le retentissement et qui, en transformant le monde, ne cesse de former son être propre. La mémoire achève cette formation de soi en dépouillant ce soi de toutes les contraintes de la matière et en lui donnant pour ainsi dire la disposition de lui-même.
Toutefois, les différents degrés de cette création de soi par soi par le moyen de la participation demandent à être précisés. Tout le monde reconnaîtra que la simple représentation de l’objet en constitue déjà une prise de possession subjective, et que cette prise de possession reçoit, dans le concept, une sorte d’intériorisation virtuelle qui étend notre pouvoir non plus seulement sur l’objet réel, mais sur tous les objets possibles. Cependant on voit déjà que, si cette représentation ou ce concept ne sont rien en dehors de l’activité qui les produit, encore les produit-elle toujours en vue de certaines fins dans lesquelles elle se trouve elle-même engagée. C’est dire que la représentation et le concept, considérés dans leur originalité propre, sont déjà sous la dépendance de la volonté. Mais ils traduisent seulement les deux premières étapes de son exercice. Car si on définit souvent la volonté comme un concept « pratique », c’est-à-dire qui doit rejoindre le sensible même d’où on l’a tiré, ce n’est pas là un retour stérile vers cette donnée immédiate dont le concept précisément nous avait délivré. C’est parce que le concept nous en a délivré que nous pouvons faire du concept l’usage que nous voulons : il permet à notre liberté d’agir sur les apparences et de s’exprimer en elles en les modifiant. Il nous donne le moyen d’agir, comme la valeur nous donne la raison d’agir. Ainsi on voit comment la volonté non seulement implique et produit à la fois la représentation et le concept, mais encore en renverse l’ordre théorique dans une démarche proprement créatrice, qui prend comme point de départ le concept afin de l’incarner dans un objet représenté ; et, comme nous l’avons déjà montré, il est indispensable de s’élever de l’objet au concept, c’est-à-dire du réel au possible, avant de pouvoir mettre en œuvre le possible, c’est-à-dire avant d’agir sur le réel pour le conformer aux desseins du vouloir.
De la mémoire maintenant il faut dire qu’elle suppose tout à la fois la connaissance et le vouloir. Elle est une espèce de connaissance, mais qui ne se réduit ni à un spectacle pur, ni à un système conceptuel, car elle ne retient de la connaissance que cela même par quoi elle a du rapport avec la volonté, qui trouve toujours en elle une représentation qu’elle ressuscite ou qu’elle utilise : et l’on pourrait dire en un sens que, comme le vouloir se change sans cesse en mémoire, inversement la mémoire fournit sans cesse au vouloir, qui ne fait jamais que la mettre en œuvre et la promouvoir. Pourtant c’est toujours la mémoire qui est la fin dernière du vouloir, comme si le vouloir était une activité encore ambiguë et qui a besoin de s’incarner pour se déterminer, mais qui ne recevrait que dans la mémoire une existence et une signification proprement spirituelles.