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Mais on considère presque toujours la mémoire comme étant une puissance auxiliaire, dont le rôle est d’essayer de sauver par la pensée la réalité qui nous quitte et d’en fournir une sorte de succédané ou de signe qui nous permette d’en restituer d’une certaine manière la présence. Ce rôle de la mémoire ne peut pas être nié ; il associe la mémoire au devenir des phénomènes : elle devient alors un instrument qui nous permet jusqu’à un certain point de les gouverner, au lieu de nous contenter de les subir. Mais il dissimule sa portée métaphysique : car nous ne pouvons méconnaître que tout ce dont nous pensons qu’il s’anéantit se change pour nous en souvenir, et d’une manière si évidente que nous ne pouvons dire qu’il s’anéantit que dans la mesure même où nous savons, directement ou indirectement, qu’il se change en souvenir. Nous avons insisté bien des fois sur cette idée que le néant est une idée seconde, qui suppose l’être qu’il anéantit, mais nous ne savons qu’il l’anéantit que par la mémoire. De telle sorte que le néant lui-même n’est rien de plus qu’un être de mémoire. Or c’est là un être intérieur et spirituel, dont l’être phénoménal n’était rien de plus que cette forme manifestée qui nous permettait de le découvrir par sa relation avec le dehors, avant de l’incorporer à notre essence, c’est-à-dire de le faire nôtre. Ainsi, c’est la mémoire qui est notre propre voie d’accès dans ce monde que l’on a toujours situé au delà des phénomènes, mais dont nous ne savons rien qu’après avoir traversé les phénomènes, et qui se découvre à nous non pas comme un monde de choses stables dont les phénomènes ne nous donneraient qu’une image transitoire, mais comme un monde spirituel, où rien n’existe que par une opération intérieure qu’il nous faut toujours accomplir de nouveau.

C’est donc dans la mémoire que nous appréhendons, semble-t-il, l’existence sous sa forme la plus haute et la plus pure : elle n’abolit dans les choses que ce que nous en subissions, qui n’avait de rapport qu’avec notre corps et qui, comme une sorte de voile, nous dissimulait leur essence, de telle sorte que c’est cette essence qui nous est tout à coup découverte au moment où — venant rencontrer, pour la constituer, notre propre essence — elle abolit l’intervalle entre le dehors et le dedans et, au lieu de rien nous retirer en nous retirant la chose, nous la présente au contraire dans une sorte d’opération significative où il arrive que nous pensions reconnaître ce qui, au moment où nous la percevions, nous avait échappé, où son opacité semble se dissiper pour ne plus laisser subsister qu’une pure lumière intérieure. Ainsi la mémoire, loin de retrancher au phénomène sa réalité, l’y découvre et loin d’appauvrir le donné, le résout dans un acte de l’esprit qui s’y ajoute et le transfigure.

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