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La puissance mnémonique définit l’essence même du moi, en tant qu’il est devenu lui-même ce qu’il est, c’est-à-dire en tant que sa possibilité s’est actualisée. Et ce qui montre que le moi s’est actualisé comme esprit, et non point comme chose, c’est que le souvenir ne subsiste point ailleurs que dans la puissance même que j’ai de l’évoquer et de lui donner une signification qui est toujours nouvelle. La liaison du moi et de la mémoire est si étroite que, si la mémoire se trouvait tout à coup abolie, je serais incapable aussi de me représenter l’avenir qui n’est qu’un passé anticipé, je n’aurais d’existence que dans l’instant et je serais réduit à l’état de corps. La réflexion sur soi, la méditation sur soi, c’est l’exercice de la puissance mnémonique. Et si je m’identifie avec mes propres puissances, ces puissances je n’en ai l’expérience que dans l’usage que j’en fais ou dans l’usage que j’en pourrais faire par contraste avec celui que j’en ai fait. Loin de penser que mon être puisse se distinguer de ma vie et contraster avec elle, la puissance mnémonique m’apprend au contraire que mon être n’est rien de plus que ma vie elle-même, telle que je l’ai faite et qui se confond progressivement avec lui.

Mais la puissance mnémonique apparaît comme une sorte de miracle de tous les instants, bien que ce soit dans sa lumière qu’il faille considérer tous les problèmes de l’existence et de la destinée. Car c’est aussi un miracle qu’il y ait un monde, et qu’en ouvrant les yeux ce monde me soit tout à coup découvert comme un spectacle que je n’ai point créé, qui ne cesse de s’offrir à moi et de m’émerveiller : peut-être même la pensée philosophique consiste-t-elle d’abord à retrouver le sentiment de ce miracle que l’habitude et les exigences de l’action quotidienne ne cessent d’émousser. Mais c’est un miracle qui se produit devant moi et pour moi et dont je suis le témoin sans en être proprement l’objet, ni l’agent. Il finit par devenir pour moi une existence familière, la seule qui puisse soutenir et expliquer toutes les autres, comme le montre le matérialisme. Que cette existence maintenant vienne à s’écrouler, que le devenir abolisse la chose la plus humble qui tout à l’heure m’était donnée et qui, de l’être, entre de nouveau dans le néant, est-ce un nouveau miracle qui se produit ou simplement le premier qui s’efface tout à coup ? Mais ce retour d’une existence au néant demande à être examiné de plus près. Car que veux-je dire quand je soutiens que ce qui tout à l’heure était là maintenant n’est plus rien ? Je veux dire sans doute que cette existence cesse de m’être imposée, qu’elle s’est retirée de moi, en tant qu’elle faisait partie d’une expérience que j’étais obligé de subir. Mais je veux dire aussi qu’elle habite encore en moi, ou qu’elle habite désormais en moi, et n’habite plus qu’en moi, sous la forme d’une image que j’ai le pouvoir de produire et qui me découvre indivisiblement l’absence de la chose et ma propre présence à moi-même. Bien plus, c’est cette absence qui crée cette présence ; et je ne prends conscience de ma propre existence subjective que dans mon rapport avec une existence objective qui, en disparaissant, m’en laisse le souvenir, qui constitue maintenant ma propre réalité. Sans doute ce n’est pas ce souvenir comme tel, et considéré pour ainsi dire dans son contenu, qui est le moi. Et le moi n’est pas une somme de souvenirs. Cette expression cache même une idée singulièrement fausse du souvenir, qui n’est pas comme une chose susceptible d’être ajoutée à d’autres pour former avec elles une somme : car il ne peut pas être distingué de la puissance mnémonique dans laquelle il est uni à tous les autres par une implication infiniment plus étroite et plus subtile. Encore est-il vrai que le moi se découvre lui-même dans cette puissance qu’il a, en évoquant une chose absente, d’évoquer toutes les choses absentes. Il découvre alors un monde qui n’est plus le sien ; ou plutôt c’est le monde lui-même qui, en disparaissant, est tout à coup devenu sien. Non point qu’il ait subi une sorte de mutation spirituelle qui ait suffi pour fonder ma propre existence ; car cette mutation, c’est le moi qui en est l’auteur et, en l’accomplissant, il se découvre lui-même dans son opposition avec le monde et dans son invincible connexion avec lui. Car son existence surgit de la négation même de l’existence du monde. Et pourtant, il n’y a rien en elle qui n’implique une référence au monde, de telle sorte qu’il semble qu’elle se nourrisse de tout ce qui apparaît dans le monde, mais par le moyen de sa propre disparition, comme on le voit de la nourriture du corps qui ne nous alimente qu’en s’abolissant.

Mais si c’est la mémoire qui nous révèle notre indépendance à l’égard du monde et notre solidarité avec le monde, il ne faut pas s’étonner que le moi se découvre ensuite comme engagé dans ce monde, qui n’était d’abord pour lui qu’un spectacle dont il parvenait à peine à se distinguer. Il s’en distingue maintenant et commence peut-être seulement à soupçonner que le monde n’est pour lui qu’une représentation : ce qui veut dire, comme Bergson l’a vu avec beaucoup de finesse, que le souvenir du monde est déjà présent dans le spectacle du monde et prêt en quelque sorte à s’en détacher. Il y a plus : cette dissociation de l’objectivité et de la subjectivité, réalisée par le souvenir, va nous permettre non pas seulement de distinguer de l’objet représenté le sujet de la représentation, mais encore de définir le moi comme une activité qui ouvre devant elle un avenir simplement représenté, dont l’existence subjective devance l’existence objective et la détermine. Car il est inévitable que le monde, en s’intériorisant dans le souvenir, retourne vers cette activité intérieure dont il est seulement la forme phénoménale et manifestée, et que cette activité intérieure à son tour puisse revêtir toujours une forme extérieure nouvelle, aussi longtemps que notre vie n’est point achevée, et qu’elle soit par suite toujours remise à l’épreuve comme une possibilité qui ne cesse de nous fournir. La fonction mnémonique montre comment le monde, qui est un spectacle commun à tous, se change peu à peu en un secret propre à chacun, mais de telle manière que ce secret pourtant, il faut toujours que chacun le produise au dehors, c’est-à-dire qu’il agisse, afin que ce secret, au lieu de le séparer du monde et de s’éteindre par degrés, soit un secret vivant qui ne cesse de s’enrichir en se communiquant.

Toutefois on n’oubliera pas que le propre de la mémoire, c’est d’abord de mettre en lumière le véritable sens du temps, qui donne aussi son sens à toute chose, mais qui n’est pas simplement orienté, comme on le croit presque toujours, du passé vers l’avenir. Car lorsque nous cherchons dans l’avenir la fin d’une de nos actions, ou la fin de l’existence elle-même, c’est une fin qui nous déçoit toujours. C’est sans doute qu’elle n’est qu’une fin médiate ou apparente : et c’est un leurre de penser qu’en allant toujours plus loin dans l’avenir, nous pourrons un jour suspendre le cours du devenir et trouver cet état que nous cherchons et dans lequel nous voudrions faire un séjour éternel. C’est que l’avenir de l’avenir n’est point un nouvel avenir, c’est le passé, dans lequel tout avenir trouve sa destination et finit par se consommer. Et ce passé n’est point un présent perdu ; ou du moins le présent qu’il nous a fait perdre n’est que ce présent instantané qui ne peut se définir autrement que par sa propre perte. Le passé, c’est un présent acquis et dont on peut dire que nous sommes assurés qu’il ne nous manquera plus. Nous ne pouvons plus le retrancher de notre propre vie : il est à la fois immuable et disponible ; et l’on dirait qu’il est la substance de l’univers convertie en notre propre substance, s’il n’était pas préférable de le considérer comme la phénoménalité elle-même, en tant qu’elle s’est dissoute dans son essence. Non point que cette transformation se produise d’elle-même et sans notre concours : au contraire, nous pouvons faire les usages les plus différents du passé et le corrompre toujours par la complaisance que nous gardons, soit pour l’instant dont il s’est détaché, soit pour l’instant nouveau qui nous sollicite. Il devient alors une illusion qui accuse précisément la misère d’une existence que nous voulons réduire au phénomène et à l’instant. Mais il est d’autant plus pur qu’il se change d’une manière plus parfaite d’état en acte, de telle sorte que l’on comprend sans peine qu’il y ait des degrés de la mémoire ; sous sa forme la plus commune, elle se détache à peine de la représentation perdue qu’elle cherche toujours à recréer, et sous sa forme la plus haute elle devient une opération spirituelle capable désormais de se suffire. Ainsi la mémoire remplit, semble-t-il, ce triple objet à l’égard de ce qui est donné : de l’intérioriser, alors qu’il se présente d’abord à nous comme venant du dehors ; de le spiritualiser, alors qu’il affecte toujours une forme matérielle ; de l’immortaliser, alors qu’il appartient au devenir et ne cesse de périr.

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