Il semble que la volonté fasse l’unité de toutes les autres puissances de l’âme et qu’elle en règle le jeu. C’est qu’elle est l’activité de participation, en tant précisément que j’en dispose et que, comme telle, elle est présente dans l’actualisation de toutes les autres puissances. Mais on montrerait de la même manière que toutes les autres puissances du moi, l’intellect ou la mémoire par exemple, sont toujours présentes dans les plus humbles démarches de la conscience. Cependant l’originalité de la volonté, c’est d’être obligée de s’incarner dans le phénomène, de vaincre les résistances qu’il lui oppose et de les marquer pour ainsi dire de son empreinte. Non pas que l’on puisse à proprement parler des effets de la volonté : car ces effets sont plutôt des images où se dessinent les limites de son action et qui suffisent à montrer comment, par leur intermédiaire, le moi réussit à s’affecter lui-même. Cette affection du moi par le vouloir ne se produit donc pas directement, mais seulement par le moyen du monde sur lequel la volonté agit : ce qui donne au monde sa véritable signification. Mais cette affection, comme le monde lui-même, ne cesse de disparaître à chaque instant ; seulement elle a modifié, déterminé et enrichi ma propre activité intérieure. Elle l’a transformée de telle manière qu’elle en a fait une possibilité nouvelle capable de tirer d’elle-même, et non plus du dehors, les conditions de sa propre actualisation, c’est-à-dire qui est devenue en un certain sens cause de soi. Tel est en effet le caractère essentiel de la mémoire. Et sans doute on alléguera que le propre de la mémoire, c’est, au contraire, de nous subordonner à l’événement ; et cela est vrai sans doute, mais non point sans réserve. Car elle nous libère aussi de l’événement. Elle rend disponible la pensée de l’événement. Elle n’en laisse subsister que sa signification spirituelle qu’il nous appartient, il est vrai, de ressusciter indéfiniment. C’est ce rapport de la volonté et de la mémoire par la médiation du phénomène qui constitue la vie même de la conscience.
On pourrait penser, à première vue, que si la participation comporte toujours une relation entre notre activité et notre passivité, et si, dans la première section de ce livre, où il était question de la connaissance du non-moi, cette relation s’était manifestée par la subordination à la puissance représentative de la puissance noétique, c’est-à-dire en un sens de la passivité à l’activité, nous devons avoir affaire ici, où il s’agit de la constitution même du moi, à un renversement des deux termes, qui nous oblige à étudier d’abord la volonté, ou encore l’activité même qui nous crée, pour étudier ensuite seulement la passivité même du moi dans son essence réalisée, que la mémoire nous permet seule d’appréhender. Mais ce n’est sans doute qu’une apparence : car le passage de la volonté à la mémoire, c’est le passage d’une activité mixte et embarrassée encore dans la matière à une activité purifiée et tout entière intérieure à elle-même. D’autre part, on ne négligera pas que, s’il est vrai que le destin de la volonté soit toujours de se convertir en mémoire, pourtant il y a entre ces deux puissances de l’âme une incontestable réciprocité, qui montre comment, bien qu’engagée dans le temps, l’âme pourtant ne cesse de le surpasser : car si, en effet, le vouloir se change sans cesse en souvenir, c’est le souvenir pourtant qui alimente le vouloir et lui fournit sans cesse des possibilités que celui-ci incarne dans l’expérience d’une manière toujours nouvelle, de telle sorte que, dans le cycle de l’existence, notre mémoire ne cesse à la fois de croître et de se transformer, non seulement par un apport venu du dehors ou par une réflexion venue du dedans, mais encore par une épreuve extérieure à laquelle la volonté la soumet toujours. Ainsi la volonté, c’est une activité qui utilise toujours la mémoire, en tant qu’elle oppose non seulement à un passé prochain inscrit dans l’état du corps et qui agit sur elle par son propre poids, un passé lointain que la pensée seule est capable de rappeler, mais encore à un passé subordonné au temps et inséparable de l’événement, un passé libre du temps, et qui ne laisse subsister de l’événement qu’une puissance spirituelle en quelque sorte désincarnée. Enfin, il semble que le rapport entre la volonté et la mémoire évoque le rapport entre l’acte créateur et le monde créé, en tant du moins que ce monde est un objet de connaissance ou de pensée : la volonté serait alors une restriction de l’acte créateur, comme la mémoire, une restriction de la représentation, qui la suppose et n’en laisse subsister que son rapport durable avec nous. Mais on comprend que la volonté et la mémoire n’aient pas la même relation avec le monde représenté, car la volonté appelle son existence pour s’exprimer, au lieu que la mémoire l’abolit pour nous en livrer le sens.