De là dérivent les caractères essentiels de la volonté : il semble qu’elle tienne plus étroitement que toutes les autres puissances du moi à la liberté, définie comme l’être même en tant qu’il est capable de se créer, c’est-à-dire en tant qu’il enveloppe la distinction de la possibilité et de l’actualité et la conversion de l’une dans l’autre. Seulement si la liberté, en tant que telle, est la même en Dieu et en nous, encore faut-il montrer quelles sont les conditions qui lui permettent de fonder la participation. Or cette participation exige que le monde nous apparaisse d’abord comme donné, mais comme un donné susceptible d’être pensé, c’est-à-dire réduit à sa propre possibilité. Telle est en effet l’œuvre de l’intelligence. Seulement penser le donné, c’est cesser d’être enchaîné par lui : et, s’il n’y a pas de possible unique, c’est découvrir l’infini de la possibilité, c’est pouvoir choisir entre tous les possibles, c’est chercher une raison de préférer l’un d’eux, qui est précisément le voulu, c’est enfin actualiser un possible parmi tous les autres et, en l’actualisant, nous créer nous-mêmes et changer du même coup la face du monde. C’est là, semble-t-il, une déduction de la volonté, mais dans laquelle on retrouve tous les traits qu’on reconnaît en elle quand on se borne à la décrire.
Cependant cette analyse peut encore être précisée. Car on comprend maintenant pourquoi la volonté est définie d’abord par le refus ou par l’inhibition, et dans quelle mesure cette définition est juste, encore qu’insuffisante. La volonté en effet exprime la conquête de soi par soi, la recherche de cette initiative propre par laquelle nous empruntons à l’activité absolue le pouvoir de nous faire nous-mêmes ce que nous sommes. Il faut donc qu’elle repousse toutes les limitations qui s’imposent à elle du dehors, ou du moins, si elle les ratifie, qu’elle se les subordonne. C’est pour cela que la volonté semble consister d’abord à dire non : elle est un refus à l’égard de tout ce qui lui est actuellement donné et qu’elle ne s’est pas donné à elle-même ; elle est une inhibition à l’égard de la spontanéité naturelle qui s’exerce en nous malgré nous, et qui exprime à la fois les conditions et les effets de la participation, avant et après que nous en avons pris nous-même la charge. En tant que la volonté veut sa propre indépendance, elle veut autre chose que ce qui lui est actuellement donné ; elle est donc une insatisfaction à l’égard du monde. Car ce donné, ce n’est pas nous qui nous le sommes donné, et ce monde est un monde qui nous est étranger tant que nous ne l’avons pas nous-même assumé ; or il ne peut l’être que par la médiation de l’intelligence, qui le remet pour ainsi dire à la volonté, comme une possibilité d’agir sans laquelle celle-ci ne pourrait rien. De même la volonté se trouve elle-même engagée dans la nature par une force qu’elle est contrainte de subir et qui porte les noms d’instinct, quand on la considère dans ses rapports avec notre constitution héréditaire, d’habitude, quand on la considère dans ses rapports avec notre passé individuel, ou de désir, quand on la considère dans ses rapports avec l’objet qui l’ébranle ou la sollicite. Mais à cette force il faut aussi que la volonté s’oppose pour témoigner de son intervention originale dans le monde. Non point qu’elle possède elle-même une autre force qui viendrait d’ailleurs : il faudrait dire plutôt que les forces naturelles limitent et emprisonnent une activité indivisée qui a toujours le pouvoir de s’en détacher, c’est-à-dire de revenir à sa propre source. Et comme le pensé est toujours limité par le donné, la volonté est limitée aussi par ces forces qui risquent toujours de la submerger en l’empêchant de s’exercer. Mais pas plus que l’entendement ne peut être réduit à un simple non à l’égard du donné, la volonté ne se réduit à un simple non à l’égard du désir. Ou plutôt ce double non est corrélatif d’un double oui à l’égard de cette activité même dont le donné ou le désir expriment la limitation, et que la conscience cherche toujours moins à refuser qu’à dépasser. Il y a plus : il ne s’agit pas d’un oui à l’indétermination d’une activité infinie qui s’exprimerait par un non à l’égard de toutes ses déterminations particulières, mais d’un oui à l’égard des déterminations qui sont inséparables de notre condition, et qui doivent être à la fois acceptées et refusées, mais acceptées dans leur contenu, et refusées dans leur limitation, afin qu’elles deviennent pour nous un point de départ, au lieu de demeurer un point d’arrivée. Aussi, de même que l’intelligence conceptuelle commence par dire non au donné, mais qu’elle ne s’en sépare jamais, puisque c’est lui dont il faut qu’elle rende compte, et qu’elle fait toujours appel à un nouveau donné pour vérifier toutes ses inventions, de même il n’y a pas de volonté qui soit indépendante du désir, et si elle le contredit d’abord, c’est pour le pénétrer davantage et faire naître un désir plus profond sans lequel elle resterait elle-même virtuelle et inefficace.