On ne saurait confondre la volonté avec la liberté, ni demander de la volonté si elle est libre. Car c’est la liberté qui, pour se réaliser, met en jeu et oppose l’une à l’autre les différentes puissances. Et il n’y a pas plus de raison de demander si la volonté est libre que de demander si la pensée est libre, ou la mémoire, ou l’amour ? La liberté ne peut pas être distinguée de l’activité de participation : et chacune de nos puissances exprime une condition de son exercice, c’est-à-dire aussi une de ses limitations. Ainsi la volonté enveloppe la liberté en tant précisément non seulement qu’elle s’engage dans le temps, mais encore qu’elle rencontre dans le devenir matériel un obstacle qui lui résiste et qu’elle cherche à surmonter. Telle est la raison pour laquelle la volonté apparaît toujours comme une lutte : il suffit que cette lutte cesse pour que tout retourne à l’inertie de la matière, ou à la spontanéité de la nature, qui n’est rien de plus que le passé du monde, en tant qu’il détermine son avenir par une sorte de poussée intérieure que la volonté ne songe plus à rompre, ni à employer. On pourrait dire que, dans la spontanéité naturelle, le monde de la participation aspire à se détacher de sa source, et par conséquent à se suffire, au lieu que, dans l’acte volontaire, ce monde est toujours remis en question et que la participation recommence toujours. Telle est la raison pour laquelle la nature paraît toujours être le produit de ses conditions antérieures, et la volonté une intention qui les contredit, les utilise ou les dépasse. C’est pour cela aussi qu’à l’égard de la volonté la nature est une contrainte extérieure, dont la volonté aspire à se délivrer en cherchant au dedans d’elle-même toutes ses raisons d’agir. La volonté est autonome par définition, c’est-à-dire aspire constamment à l’autonomie. Mais cette autonomie doit être conquise : pour vouloir, il faut aussi vouloir vouloir. Et c’est pour cela que la volonté est toujours un premier commencement, c’est-à-dire implique un cercle qui a toujours embarrassé les psychologues, et qui nous oblige à en faire l’origine d’elle-même, c’est-à-dire à la retrouver encore comme sa propre cause dès que nous cherchons à en faire un effet. Or c’est précisément parce qu’elle est un acte de participation engagé dans un monde qu’elle subit et qu’elle marque de son empreinte, qu’elle va au-devant de certaines conditions qui lui sont imposées, mais qu’elle requiert comme les moyens de son propre développement. Ainsi il semble qu’elle crée à chaque pas l’obstacle même qu’elle surmonte. C’est pour cela que le caractère essentiel de la volonté, c’est l’effort, auquel il arrive même qu’on prétend la réduire. Mais l’effort a besoin du temps pour s’exercer : et même on peut dire, d’une part, que c’est lui en un certain sens qui nous donne la conscience la plus nette que nous pouvons avoir du temps, qui est toujours un intervalle entre nous-même et nous-même, et comme une possession retardée, et que le temps, d’autre part, ne se découvre à nous que dans l’acte même par lequel nous cherchons à le traverser, c’est-à-dire à le remplir ou encore à l’abolir. Les pulsations de l’effort sont pour nous les pulsations mêmes du temps. Toute victoire de l’effort est comme une avancée dans le temps, où le temps nous cède pour ainsi dire peu à peu. L’impuissance de l’effort reste au contraire pour nous une sorte de temps bloqué, qui s’immobilise à mesure que l’effort persiste, ou qui, par une sorte de paradoxe, s’infinitise en cessant de couler. Car l’écoulement du temps le tarit, comme l’écoulement du sable dans le sablier. Ainsi tout mouvement, même le plus lent, dévore le temps et l’espace tout à la fois, comme en témoignent plusieurs expressions populaires. Mais le propre de la durée, c’est d’exprimer une succession temporelle qui ne cesse de s’ouvrir et de se refermer : elle a besoin de la suite des instants pour établir entre eux un fil continu qui abolit leur diversité. Elle implique un acte qui, en les parcourant, empêche leur émiettement. Elle les incorpore l’un à l’autre jusqu’à l’issue du parcours, et dans chacune de ses étapes. Telle est en effet l’expérience que nous avons de l’effort : c’est dans le temps même une victoire contre le temps. Aussi n’y a-t-il pas d’effort qui puisse être dit instantané : il requiert toujours une durée où il s’accomplit, et même il crée cette durée sans laquelle l’être ne surgirait jamais que pour s’anéantir. Il nous donne donc une conscience singulièrement aiguë du temps, mais d’un temps qui tout à l’heure nous dominait et que maintenant nous dominons. On comprend donc sans peine que la volonté ait besoin du temps pour s’exercer, mais qu’en s’exerçant elle triomphe de la limitation même que le temps lui imposait et qui tendait à la dissoudre dans la nouveauté indéfinie de l’événement. Aussi apparaît-elle toujours comme une sorte de défi à l’égard de la circonstance qui ne cesse de changer. Elle est l’affirmation dans l’instant d’un dessein, c’est-à-dire d’une idée, au milieu du devenir des phénomènes. Elle fait servir les phénomènes à l’incarnation de cette idée. C’est cette alliance du temporel et de l’éternel qui se réalise par le moyen de l’effort, à travers le conflit de l’instant et de la durée, et qui fait que non seulement la vertu, mais l’essence même de la volonté réside dans la persévérance.
Une telle analyse suffit à confirmer la distinction de la liberté et de la volonté. Car la liberté appartient à l’esprit pur ; elle est l’acte même de participation, en tant qu’il regarde vers son origine et n’est point encore engagé dans le monde des phénomènes. Elle exclut le temps et l’effort. Et c’est pour cela qu’on la réduit souvent au libre arbitre, qui est la seule disposition du oui et du non. Il faut que ce oui ou ce non soit donné pour que la volonté commence à entrer en jeu : mais le propre de la volonté, c’est précisément de l’actualiser au sein d’une situation qui nous est faite et en dépit de toutes les résistances qu’elle pourra avoir à vaincre. La volonté suppose toujours la dualité qui est inséparable de la participation : à savoir celle de l’acte et de la donnée, de l’idée et du fait ; elle cherche à la surmonter ; elle n’y réussit que par le moyen du temps ; et dans la mesure où elle y réussit, c’est le temps même dont elle triomphe.