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On remarquera pourtant que la volonté ne suffit pas à constituer l’essence du moi. Elle en est la source. Or il faut que le moi soit capable non seulement de se vouloir, mais encore de se posséder. Il ne se veut point lui-même immédiatement et comme l’objet premier de sa volition : car alors il n’y aurait point de distance entre l’acte du vouloir et l’objet du vouloir, ce qui veut dire qu’il n’y aurait plus de vouloir, au sens où nous prenons ce terme dans la théorie de la participation. Nous n’aurions plus affaire qu’à cette « cause de soi », intemporelle et absolue, dont l’essence est d’être toujours cause et jamais effet, comme on le voit dans l’acte pur et dans la liberté. C’est par son insuffisance même que la volonté veut toujours autre chose qu’elle, et cette autre chose ne peut être précisément que représentée : c’est le monde, ou un objet qui fait partie du monde. C’est donc par l’intermédiaire du monde et des changements que la volonté introduit dans le monde, que le moi se veut lui-même dans le moindre acte de volonté. Aussi savons-nous que tout acte de volonté est tenu de traverser le monde afin précisément de pouvoir constituer l’essence du moi. Mais cette essence n’est point dans le monde, et même elle suppose l’abolition du monde : elle n’est plus, par rapport au monde et même par rapport à la volonté, qui a pris le monde comme objet, qu’un souvenir. Or, ce souvenir n’est plus rien, ou c’est la marque du rien, si on le considère à l’égard de l’événement dont il est le souvenir ; mais il est au contraire le tout du moi et la seule chose qui lui appartienne, si on le considère à l’égard de l’être qui le porte en soi et qui en dispose comme il lui convient. Aussi la puissance mnémonique est-elle une puissance corrélative de la puissance volitive et qui en est inséparable. Elle est sans nul doute d’une infinie complexité, et qui correspond aux différentes modalités de la puissance volitive, comme on le voit quand on se demande de quoi l’on se souvient, et qu’on observe comment la volonté est encore présente dans la mémoire afin d’évoquer le souvenir et d’en faire usage.

Ce rapport privilégié de la volonté et de la mémoire dans la constitution du moi ne doit pas nous surprendre. Car peut-être consentira-t-on à remarquer que, dans l’instant présent, nous n’avons rien de plus devant nous que l’univers matériel, de telle sorte que le propre du moi, c’est de nous en affranchir, c’est-à-dire d’être toujours, comme on l’a montré, par rapport à cet univers donné, soit en avant, soit en arrière, c’est-à-dire de proposer à la volonté une fin par laquelle cet univers puisse être modifié, ou à la mémoire une image de cette modification, dès que celle-ci a disparu. C’est le moi sans doute qui perçoit l’univers, qui n’aurait sans lui aucune existence représentative ou phénoménale ; et le matérialisme est précisément la doctrine pour laquelle il n’en a point d’autre : c’est pour cela qu’il la réifie. Mais il est évident pourtant, d’une part, qu’elle n’est rien que pour le moi lui-même qui se la représente ou la phénoménalise, d’autre part, que le moi ne fait jamais que la traverser, qu’elle est pour lui le lieu et le moyen qui lui permettront de convertir le désiré et le voulu en pensé ou en remémoré. Et l’on demandera ce qu’il y a de plus dans cette expérience psychologique que nous avons de nous-mêmes qu’une circulation ininterrompue entre notre avenir et notre passé, entre ce que nous pouvons devenir et ce que nous sommes devenus, entre notre être en tant que possible et notre être en tant qu’accompli.

Une telle conception semble nous conduire à identifier le but de la vie avec l’acquisition du souvenir. Et ne peut-on pas dire que c’est en cela que consiste en effet l’unique objet de la volonté ? Car nous savons bien que tout but matériel qu’elle se propose n’intéresse que le monde des phénomènes et apparaît comme essentiellement transitoire. Mais le souvenir, c’est non seulement la seule chose qui puisse subsister d’une réalité qui ne cesse de nous échapper, mais encore le seul moyen par lequel l’objectivité puisse se transformer en subjectivité. Nous nous plaignons de ne rien pouvoir posséder de ce qui est extérieur à nous, mais c’est parce que nous n’en possédons jamais rien de plus que ce que nous en avons gardé quand il nous a quitté, c’est-à-dire un souvenir. Seulement cette possession nous paraît décevante, d’abord parce que nous considérons toujours comme réelle l’existence phénoménale, de telle sorte que cette existence de pensée, loin d’être définie comme la seule possession que nous puissions avoir, est définie au contraire comme la perte d’une possession que nous n’avons jamais eue, et que, lorsque même nous consentons à en faire une possession, ce n’est encore pour nous que la possession d’une chose, d’une sorte d’image indélébile de l’événement aboli, et qui subsisterait en nous indépendamment de nous et presque sans nous. On fait remarquer que le souvenir en effet nous résiste, et que nous ne pouvons ni le chasser, ni le rappeler, ni le modifier comme nous l’entendons, bien que cela ne soit pas tout à fait vrai ; car nous montrerons, au contraire, qu’il est constitutif de l’essence du moi précisément parce qu’il ne perd jamais toute relation avec la volonté qui l’a produit. C’est qu’il est en effet une puissance qui agit en nous, même lorsqu’il ne vient pas s’actualiser dans un état, — ce qui n’arrive que lorsque nous poursuivons quelque fin particulière, — que nous pouvons en disposer de différentes manières et que, ce qui compte en nous, ce n’est pas la résurrection du phénomène disparu, mais la signification qu’elle nous permet de lui donner et qui s’intègre désormais à la vie même de notre être spirituel.

Ajoutons enfin que, dans ce rapport de la volonté et de la mémoire auquel nous consacrons cette deuxième section, s’accuse la liaison nécessaire de notre âme avec le monde des choses, auquel il faut qu’elle reste attachée comme à la double condition de sa limitation et de son accomplissement, mais dont elle ne cesse de se dégager afin de conquérir une indépendance qui n’est rien si elle n’est pas toujours menacée, c’est-à-dire si elle n’est pas conquise à tous les instants. Aussi voit-on que la volonté pénètre toujours dans le devenir matériel par lequel elle risque d’être entraînée, mais qu’elle cherche toujours à infléchir ; d’emblée, il semble qu’elle s’en sépare pour se proposer une fin encore virtuelle, ou qui n’a d’existence que pour la pensée, mais dont elle emprunte la représentation à l’expérience qu’elle a des choses, qui lui fournira seule les moyens de se réaliser. Enfin c’est dans cette expérience elle-même qu’elle se réalisera : mais pour qui s’en tiendrait là, il faudrait dire que la vie de la conscience n’a point d’autre fin que de venir s’enfermer pour ainsi dire dans le monde des choses et d’abdiquer à la fin à son profit, alors qu’il pouvait sembler d’abord qu’elle avait dû s’en affranchir pour être. Aussi n’est-ce pas là l’étape dernière de son développement. Que sa fin matérielle, une fois qu’elle l’a atteinte, s’écroule aussitôt, cela ne pourrait provoquer que le désespoir s’il n’y avait pas d’autre existence que celle du phénomène. Mais cela même est contradictoire : car, s’il n’y a que des phénomènes, quel est donc cet être qui se désespère qu’il n’y ait rien de plus ? Or son désespoir lui-même n’est point un phénomène ; il nous révèle une autre existence, dont le désespoir est d’être attachée encore aux phénomènes, alors que précédemment elle ne se découvrait elle-même que par leur abolition. Cependant cette abolition ne peut pas être considérée comme un simple retour au néant : car ce qui s’abolit comme phénomène acquiert par là une autre existence, qui est d’abord celle de la mémoire dans laquelle le phénomène non seulement survit, mais se trouve transfiguré. Dans la mémoire en effet, il ne faut pas dire que les choses périssent, mais qu’elles naissent à une nouvelle existence, où elles sont devenues intemporelles et transphénoménales. Seulement cela ne se produit pas d’une manière nécessaire et en quelque sorte mécanique. Aussi longtemps que le souvenir reste un souvenir de l’événement, il nous rattache encore à la matière : sans elle il n’aurait pas de contenu ; il nous révèle la privation de cette présence sensible, où il nous semble que nous obtenions le seul contact possible que nous puissions avoir avec l’être ; il est pour nous une perte qui ne cesse de produire en nous le regret. Mais le souvenir devient à son tour une présence spirituelle suffisante dès qu’il cesse d’évoquer une présence sensible disparue, qu’il abolit par conséquent le temps même qui nous en sépare, qu’il ne laisse subsister de l’événement que sa signification pure, qu’il change par conséquent une activité virtuelle qui ne pouvait s’exercer qu’en venant s’incarner dans les choses en une activité réelle dont nous avons désormais la disposition intérieure.

On comprend maintenant comment le monde de la représentation forme dans l’instant une sorte de coupure à la fois omniprésente et infiniment variable dans le développement de la vie du moi. Car l’activité de participation transforme immédiatement en univers le tout même dont elle participe, en tant précisément qu’il lui est uni et qu’il la dépasse. Le tout est donc toujours actuel, mais selon une face infiniment variable, qui exprime toutes les alternatives de la participation. C’est seulement par son rapport avec elle que je dis de l’univers qu’il est dans le temps. Et cet univers peut être dit à la fois toujours disparaissant et toujours renaissant, comme le montre la puissance représentative, si on le considère à l’égard du moi qui convertit sans cesse son avenir en passé, et doué d’une présence éternelle si l’on retient seulement l’acte toujours identique qui le pense et que vient limiter et remplir un contenu toujours différent, comme le montre la puissance noétique. Il n’y a donc de temps que pour le moi et par le moi, qui le crée pour ainsi dire comme l’instrument par lequel il se constitue ; et la dissociation de la volonté et du souvenir exprime précisément la condition la plus générale qui permet au moi de s’accomplir. On observera pourtant que le temps résulte ici de la liaison qui s’établit entre deux aspects de l’intemporel : car bien que le propre de la volonté, ce soit de projeter devant elle l’avenir qu’elle actualise, c’est afin d’assumer une possibilité éternelle ; et bien que le propre de la mémoire ce soit de rejeter derrière elle le passé qu’elle réalise, c’est afin de prendre possession d’une essence éternelle, mais qui n’est la nôtre que parce qu’elle est indiscernable de l’acte même qui ne cesse de la produire. Le temps n’est donc rien de plus qu’un effet de perspective par lequel nous dissocions, dans l’acte même qui nous fait être, l’être que nous voulons être de l’être que nous sommes devenus, comme il arrive dans la représentation de l’univers, lorsque nous dissocions l’instant du phénomène, dans lequel s’exprime sa limitation, de l’omniprésence du concept, dans lequel s’exprime l’acte même qui le rend possible.

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