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Il est à peine nécessaire, semble-t-il, de rappeler les raisons pour lesquelles, dans l’analyse des puissances de l’âme, nous avons examiné la puissance par laquelle le non-moi nous est représenté avant les puissances par lesquelles le moi lui-même se constitue. C’est que, bien que la volonté paraisse toujours posséder, par rapport à toutes les autres puissances, une initiative qui ne peut pas lui être refusée, bien qu’elle les soutienne toutes dans leur exercice même et bien que, comme on l’a montré dans l’étude de l’Acte, ce soit la volonté qui caractérise l’acte en tant que créateur, c’est-à-dire dans cette production de lui-même et de toutes choses, qui enveloppe déjà l’intelligence et l’amour, pourtant il semble qu’au niveau de la participation et malgré la nécessité qu’il y ait un participant pour qu’il y ait une participation, cet acte de participation est toujours second par rapport à l’Être même dont il participe. C’est dans la réalité du tout qu’il ne cesse de puiser les puissances dont il dispose et sans lesquelles il ne serait rien. Or si, considéré dans son intériorité propre, l’Être absolu ne peut être qu’un acte auquel nous sommes toujours inégal et dont la participation fait une puissance qu’il dépend de nous d’actualiser, il faut, en tant précisément que cet acte nous dépasse et que nous en sommes pourtant inséparables, qu’il se transforme pour nous en une donnée indéterminée et toujours présente que nous cherchons seulement à appréhender, c’est-à-dire à faire entrer dans une perspective qui nous est propre, en la ramenant à notre mesure. Tel est l’objet de la représentation. Cependant l’insertion du moi dans l’être est sans doute l’expérience fondamentale dont toutes les autres dépendent : mais elle ne peut se présenter que sous cette forme en apparence contradictoire d’un univers purement représenté, c’est-à-dire qui n’est rien que par rapport à moi, et qui est tel pourtant que c’est dans cet univers que nous sommes appelés à vivre, c’est-à-dire à constituer le moi qui est le nôtre. De là cette impression à laquelle personne n’échappe d’une primauté de l’univers par rapport au moi, bien que ce soit le moi qui se donne à lui-même la représentation de l’univers, ou, en d’autres termes, d’une primauté dans l’être de la puissance représentative par rapport à la puissance volitive.

Bien plus, comme la puissance représentative nous met en relation précisément avec un non-moi qui nous limite, mais que nous cherchons à conquérir, notre moi ne cesse, semble-t-il, de s’enrichir par l’emprunt qu’il fait à la représentation, de telle sorte que le progrès de la représentation nous paraît souvent exprimer assez fidèlement le progrès même de la conscience. Toutefois il importe de ne pas s’y tromper : les puissances représentatives du non-moi et les puissances constitutives du moi ne peuvent pas être mises sur le même plan. Car le propre des premières, c’est seulement de faire surgir l’objet, c’est-à-dire le phénomène et le concept, qui est seulement la forme abstraite où le phénomène est reçu, au lieu que les puissances constitutives du moi sont au delà du phénomène et du concept ; c’est l’être du moi qu’elles mettent en jeu, c’est son essence qu’elles déterminent. Non point qu’il n’y ait des états du moi, que l’on peut considérer en un sens comme des phénomènes, auxquels on a voulu réduire souvent la connaissance que nous avons de nous-même, ce qui a donné lieu à la formation d’une science du monde intérieur que l’on compare à la science du monde extérieur : mais il n’y a aucun parallélisme entre ces deux mondes, et le rapport entre l’acte et le phénomène n’est nullement le même dans l’un et dans l’autre. En effet le monde extérieur ne nous est jamais donné que dans son rapport avec l’acte même qui l’appréhende, mais nullement avec l’acte qui le fait être : c’est pour cela que le propre de la science, c’est de limiter précisément ses recherches à ce qu’il nous montre, et qu’aucune de ses hypothèses n’est métaphysique, c’est-à-dire relative à l’être qui se montre, mais seulement logique, c’est-à-dire relative à la cohérence de ce qui nous est montré. Il en est tout autrement en ce qui concerne le monde intérieur : car ici nous sommes indivisiblement l’être qui se fait et l’être qui se connaît, ou encore qui se connaît se faisant. Loin de dire, comme on l’affirme presque toujours, que nous sommes d’abord le spectateur de nous-mêmes, réduit à des conjectures en ce qui concerne le moi qui est derrière ce spectacle, il faut dire plutôt que nous sommes d’abord un être agissant et qui ne se transforme en spectateur de soi que par une opération indirecte, artificielle et empruntée, qui n’aboutit jamais tout à fait. Car je suis un spectacle pour les autres, mais non pas pour moi-même. Je suis comme l’acteur qui ne connaît son propre jeu que par le dedans, mieux peut-être que ne le fait le spectateur, mais tout autrement, dans sa genèse secrète, et non point dans son effet visible. Or s’il est vrai que l’activité même que j’exerce est inséparable des obstacles qui l’arrêtent et des phénomènes qui la traduisent, il est naturel que chacune de mes opérations soit associée à des états passagers qui semblent former le courant même de ma vie intérieure : mais on observera, d’une part, que ces états sont toujours sous la dépendance de quelque événement extérieur sans lequel ils ne seraient pas proprement des états, de telle sorte qu’ils ne sont les phénomènes du moi que dans la mesure où ils relèvent aussi du non-moi, d’autre part, qu’aucun d’eux ne peut recevoir une signification autrement que dans son rapport avec l’activité même du moi, qui reconnaît en lui tantôt une borne qui la limite, tantôt une manifestation qui l’exprime.

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