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Il faut, pour la découvrir, s’élever du concept jusqu’à l’idée que l’on confond trop souvent avec lui. Le propre de l’idée, en effet, n’est nullement, comme on le croit, de nous représenter des choses. Il n’y a point d’idée des choses. L’idée est au delà de la représentation ; et ce qu’elle nous découvre, c’est sans doute la réalité dont la représentation est l’apparence, bien qu’on ne puisse jamais la définir sur le modèle de l’objet, c’est-à-dire comme une apparence vraie. L’idée, c’est en effet notre activité intérieure considérée non point comme déterminante, — c’est le concept, — ni comme déterminée, — c’est l’objet, — mais comme justificatrice de la détermination elle-même. C’est dire qu’il n’y a point d’autre idée que de la valeur, qui est précisément le rapport de chaque détermination avec l’absolu. Telle est la raison pour laquelle l’idée dépasse singulièrement la représentation elle-même. Car elle ne peut être que pensée et voulue à la fois. Rien ne m’oblige en effet à réaliser le concept, qui demeure toujours en moi à titre de possibilité pure. Mais l’idée porte en elle une exigence de réalisation. Aussi faut-il dire que toute idée a un caractère essentiellement pratique. Peut-être même toute idée est-elle une idée morale, comme on le voit dès l’origine de la théorie des idées, s’il est vrai que Platon emprunte à Socrate la définition d’une réalité spirituelle, qui peut être considérée comme la raison suffisante de notre propre activité, et qu’il essaie d’étendre ensuite à l’explication des choses elles-mêmes. On comprend bien alors que le faîte de la hiérarchie des idées, ce soit l’idée du Bien et qu’il n’y ait point d’autre vertu dynamique que la vertu de l’idée.

Mais une telle conception a encore besoin d’être élucidée. Platon a bien vu non seulement que la multiplicité des idées formait une sorte de monde intermédiaire entre l’idée du Bien et l’indétermination du devenir sensible, mais encore que cette multiplicité elle-même ne pouvait pas être expliquée en dehors de la participation. Sans doute cette idée de la participation reste encore singulièrement obscure ; et elle ne pouvait recevoir tous ses développements qu’à partir du moment où la notion de liberté et la notion de personne avaient été élaborées par la spéculation chrétienne. De même, on peut dire que le défaut le plus grave vers lequel devait incliner le platonisme, c’était de disqualifier l’expérience sensible, de chercher à la réduire et à l’abolir, au lieu de montrer qu’elle était un moyen sans lequel la liberté elle-même ne pouvait pas s’exercer et où l’idée s’actualisait non point, il est vrai, en tant que chose, mais en tant qu’idée et par le moyen de la chose. La multiplicité des idées est donc inséparable de l’acte de participation, c’est-à-dire de cette sorte d’analyse de l’acte pur, qui est pour nous une expérience de tous les instants. Mais à l’inverse du concept et de la représentation, l’idée n’évoque aucune objectivité, même abstraite : il n’y a en elle rien de plus que l’efficacité de l’acte pur considérée pour ainsi dire dans cette appropriation imparfaite par laquelle elle se proportionne toujours à la mesure de notre pensée et de notre expérience. C’est pour cela que l’idée est à la fois en nous et hors de nous, en nous, car comment l’appréhender autrement que dans l’opération qui la fait nôtre ? — et hors de nous, — car cette opération n’aura jamais fini de l’épuiser, elle sera comme un modèle que nous ne parviendrons jamais à égaler, une fin qui reculera toujours devant nous. La multiplicité des idées est en rapport avec la multiplicité des situations dans lesquelles nous nous trouvons nous-même placé : elle est l’absolu perçu et agissant à travers chacune de ces situations. C’est pour cela que l’idée n’a point un caractère général, ni formel. C’est la même idée qui sert de guide aux individus les plus différents, mais qui s’offre à chacun d’eux comme un devoir privilégié, qu’il n’achèvera jamais d’accomplir et qui revêtira toujours pour lui un caractère d’intimité et d’urgence strictement incomparable. On le voit bien par l’exemple d’une idée comme l’idée de justice, qui est la même pour tous les hommes justes, mais qui ne trouve sa réalité que dans la conscience d’un homme juste, qu’elle déborde toujours, bien qu’elle devienne par degrés constitutive de sa propre essence. — Telle est donc la relation profonde que nous devons établir entre l’idée et l’acte de participation. Elle est cet acte même, en tant qu’il exprime notre relation avec l’absolu et emprunte à l’absolu les ressources nécessaires à son accomplissement.

Aussi trouvons-nous ici une nouvelle confirmation de la parenté que nous avons établie antérieurement entre l’âme et l’idée. L’âme, c’est l’idée elle-même, mais en tant que nous en prenons la charge et entreprenons de la faire être, c’est-à-dire d’en faire notre être propre. Aussi faut-il dire qu’il n’y a pas de différence entre le procès intérieur par lequel le moi se constitue, et qui réside dans la conversion indéfinie d’un acte de volonté en un acte de mémoire, et le progrès par lequel toute idée est tenue d’actualiser toujours sa propre possibilité. Et où pourrait-elle s’actualiser ailleurs que dans notre conscience ? Mais avant la participation, elle n’est rien sinon, dans l’acte pur, cette pure possibilité qu’il appartient à la participation elle-même de dégager. Si l’âme est une idée, c’est donc une idée, comme notre expérience le montre, qui ne se forme elle-même que par la participation de l’âme à une infinité d’idées différentes. Et c’est par cette participation personnelle à des idées qui sont au delà de toutes les consciences, et pourtant les mêmes pour toutes, que les différentes consciences se distinguent les unes des autres et pourtant communiquent. On comprend par là toute la distance qui sépare le concept de l’idée : car le concept est le schéma par lequel nous reconstruisons une chose du dehors, au lieu que l’idée, c’est cette valeur (c’est-à-dire cette relation avec l’absolu) qui donne à chaque chose sa signification, qu’il nous est impossible de percevoir autrement qu’en la réalisant, ou, ce qui revient au même, en nous réalisant en elle grâce à elle.

Cependant ce serait une conclusion fausse de penser qu’une telle analyse limite d’une manière excessive l’extension du mot idée en le restreignant à des idées qui ont une acception purement morale, et en réservant le concept pour des représentations ou des objets dont il nous fournirait seulement la règle de construction, sans rien nous dire de la manière dont il faut appliquer celle-ci. Car, d’une part, on pourrait tirer de là une subordination nécessaire du concept à l’égard de l’idée, sans laquelle le concept ne saurait être mis en jeu ; et on ne saurait oublier, d’autre part, que nous parlons des idées qui sont réalisées par les choses et plus particulièrement par la nature vivante ; mais c’est qu’alors nous imaginons, derrière tous les aspects qu’elle nous offre et que nous cherchons à reconstruire par concept, une essence spirituelle comparable à celle dont nous faisons l’expérience dans notre propre conscience et qui est indissolublement volonté d’elle-même et mémoire d’elle-même. — C’est ce rapport de la volonté et de la mémoire que nous allons examiner maintenant dans la constitution de notre moi, les puissances représentatives du non-moi nous ayant permis seulement de situer le moi par rapport à un monde qui est pour lui un monde d’apparences, mais où il va faire l’épreuve de sa liberté et de ses limites, avant d’y trouver les moyens d’expression et par conséquent les médiations qui lui permettront d’entrer en communication avec un autre moi.

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